Bonjour à tous les lecteurs de ce blog,
mon cinquième livre paraît ce 19 avril aux éditions de La Découverte. Son titre : COMMENT SORTIR DE LA RELIGION ?
Après avoir beaucoup écrit sur l'islam, au point qu'on veut me considérer comme un "réformateur" de cette religion, j'ai voulu ici élargir ma réflexion. Pourquoi ? Parce que la question de l'avenir de l'islam me paraît solidaire d'une interrogation bien plus vaste qui concerne l'avenir de la religion en général. Comme je l'écrivais dans un article publié récemment par le journal Le Monde, s'il faut bien que l'islam se réinvente une culture spirituelle sur le matériau mort de ses traditions, il ne pourra pas le faire seul et pour lui seul : rien ne servirait aujourd'hui de vouloir instituer un "humanisme islamique" à côté d'un "humanisme occidental" ou d'un "humanisme bouddhiste". Si demain le XXIème siècle est spirituel, ce ne sera pas de façon séparée entre les différentes religions et visions du monde, mais sur la base d'une foi commune en l'homme. A trouver ensemble. Voilà pourquoi je ne souhaite plus limiter ma réflexion à l'islam, ni même penser simplement qu'il lui faudrait se réformer. Même si sa réforme est nécessaire et salutaire à court terme, pour qu'il se débarrasse de son dogmatisme et sorte de sa crispation traditionnaliste, cela ne suffira pas. Je crois qu'en tant que religion, et comme les autres religions historiques, il doit à présent laisser la place à de nouvelles formes de vie spirituelle.
C'est pour ébaucher une définition de ces formes, telles qu'on les voit se dessiner aujourd'hui sans toutefois arriver à les identifer comme telles, que j'ai écrit ce livre. Voilà pourquoi je quitte maintenant la question particulière de l'islam : pour l'intégrer dans une méditation plus vaste sur le devenir, et probablement la fin, de la religion en général. Ce livre est ainsi la première opportunité qui m'est donnée de "penser la religion" sans passer par la "porte islam". De ce fait, il s'adresse donc sans doute à un public plus étendu que les précédents.
Mais pourquoi ce titre ? Comment sortir de la religion ? Comme un nombre croissant de femmes et d'hommes aujourd'hui, je déplore que la civilisation contemporaine cherche à m'enfermer dans une alternative dont je ne veux pas : soit la religion, soit l'athéisme. D'un côté, je ne me satisfais pas du tout du matérialisme généralisé de nos sociétés, et j'aspire à donner à ma vie une véritable dimension spirituelle. Mais dans le même temps, j'ai l'intuition que les religions et les sagesses du passé ne sont plus adaptées, ni réellement adaptables, au temps présent. Je m'adresse donc d'abord ici à tous ceux qui, avec moi, ne se reconnaissent plus dans aucune tradition spirituelle et qui souhaitent pourtant spiritualiser leur vie. Vis-à-vis de ma religion d'origine, je me considère davantage comme un "héritier de l'islam" que comme un musulman, un héritier qui aurait recueilli l'inspiration d'un certain nombre de choses, tout en abandonnant la plupart des éléments du système religieux derrière lui. Mais cette situation intérieure est difficile à assumer, parce que nos sociétés actuelles ne laissent pas si facilement aux individus le choix de se définir de façon aussi personnelle : elles leur demandent de choisir entre religion ou athéisme - même à l'agnostique, celui qui doute, elle n'offre que la possibilité de balancer entre ces deux choix. Or il me semble que beaucoup déjà parmi nous ne veulent ni l'un ni l'autre, et s'ils veulent hésiter ils ne veulent pas le faire dans l'une ou l'autre de ces deux directions. D'une part, ils ont le sentiment que les religions, quelle qu'ait été leur grandeur et leur profondeur, ne correspondent plus au temps présent. D'autre part, ils ne veulent cependant plus d'une vie sans horizon supérieur à celui du confort matériel. Ils ont renoncé à la religion et à l'athéisme... et c'est alors un grand gouffre qui s'ouvre devant eux, parce que pour l'instant la civilisation humaine n'a rien inventé d'autre ! Ces consciences exigeantes ont secrètement l'intuition qu'il y a autre chose, mais pour l'heure elles se retrouvent ainsi sans issue, entre des religions périmées d'un côté et le vide spirituel du matérialisme de l'autre. Leur question - complètement ouverte - est finalement la suivante : comment spiritualiser sa vie, lui donner un sens, une valeur et une grandeur au moins aussi sublimes que ceux que les religions lui donnaient autrefois, et prétendent encore lui donner, mais totalement au-delà du religieux, et de façon plus adaptée au monde contemporain ?
Certes, il reste beaucoup de croyants comblés par leur foi. Il reste aussi beaucoup de matérialistes fiers de l'être. Il y a des croyants persuadés que leur religion contient les ressources nécessaires pour la vivre de façon tout à fait actuelle, et qui parviennent effectivement à illuminer leur vie grâce à elle. Il y a aussi des individus qui mettent leur vie au service d'une cause profane, politique, social ou humanitaire, et qui estiment que cela suffit à donner un sens profond à leur existence. Par conséquent, le désarroi spirituel dont je parle n'est pas généralisé. Les vieilles sacralisations et consécrations de la vie marchent encore. Toutefois, si elles parviennent encore à éclairer et soulever quelques existences, ce n'est plus avec la même force qu'autrefois, et ce n'est plus autour d'elles que nous pourrons demain faire société, tous ensemble à l'échelle planétaire. Par rapport à cela, il est possible que ceux d'entre nous qui ne veulent plus être athées ni croyants, qui ne croient plus que la "foi religieuse" et la "foi politique" suffisent, et qui cherchent désormais quelque chose par-delà religion et athéisme, il se pourrait donc que ceux-là soient une sorte d'avant-garde... Les premiers à avoir l'intuition que l'humanité a encore un avenir spirituel après la religion.
Mais quel avenir ? Quel destin spirituel pour l'humanité par-delà religion et athéisme ? Quelle foi commune au-delà de la multitude des croyances historiques ? Je crois que nous sommes nombreux à avoir l'intuition que cette interrogation doit jouer bientôt un rôle capital pour l'orientation de nos sociétés, et qu'elle sera la clé de notre destinée collective. Même si on peut avoir l'impression que la marche et le gouvernement du monde se partageront encore, et se partageront toujours, entre l'action des croyants et celle des athées, ce ne sera peut-être plus le cas demain. Une autre force tente déjà de faire son apprition, que j'essaie d'identifier ici. Car d'un côté le matérialisme régnant apparaîtra comme de plus en plus insuffisant à bâtir une civilisation authentiquement humaine - comme aux siècles précédents, il y a eu des révolutions et des manifestations pour les droits politiques et sociaux de l'être humain, je ne serais pas surpris que demain des peuples se rassemblent et protestent pour avoir des droits spirituels d'un genre nouveau... De plus en plus d'êtres humains non religieux commencent pourtant à revendiquer que l'homme est fait pour quelque chose de plus sublime que la seule recherche de son bien-être - ils s'aperçoivent, ce faisant, que la technologie, la science, la politique et l'économie, qui s'occupent exclusivement de ce bien-être matériel et qui prétendent gouverner le monde, ne donneront jamais à nos sociétés un fondement assez profond. D'un autre côté, de plus en plus d'entre nous, pressentent que les époques religieuses sont irrévocablement terminées. Ce n'est pas de ce côté-là qu'il faut chercher, même si on peut avoir l'impression que c'est bien la religion qui est en train de faire actuellement son "grand retour" pour combler le vide spirituel ouvert par le matérialisme de notre époque. Or, je le répète, si ce refuge dans le religieux peut fonctionner à l'échelle de quelques existences individuelles et de quelques ilôts communautaires, jamais plus la religion ne pourra fonder spirituellement l'existence de peuples entiers - et encore moins de l'humanité qui aspire aujourd'hui à converger dans une foi commune. La religion ne redeviendra plus ce qu'elle a été, elle ne retrouvera plus jamais sa puissance, ni la fonction centrale qu'elle occupait dans le monde humain - son rôle polaire qui était sa raison d'être. Elle ne fait ici et là que de la résistance, elle permet à certains individus et certaines sociétés de se protéger un peu de la crise spirituelle de notre temps, et elle continuera à refuser de mourir tout le temps que nous tarderons à comprendre quelle forme de vie spirituelle doit venir la remplacer.
C'est le grand échec de l'Occident moderne : depuis le XVIIIème siècle au moins, il a eu raison dengager le monde sur la voie de la sortie de la religion, mais il n'a rien trouvé qui puisse remplacer cette religion sur le plan spirituel. Il s'est donc conduit comme un guide ignorant, un prophète aveugle. Il a réussi à entraîner le monde dans ce processus, irréversible, malgré quelques apparences tenaces, mais dans le même temps il n'a proposé aucune alternative spirituelle digne de ce nom. Il fallait sans doute, et il faut sans doute toujours aujourd'hui, sortir de la religion. Elle a fait son temps - on le voit assez au caractère toujours plus figé, parodique ou dévitalisé de ses survivances. Mais il aurait fallu réussir à faire sortir le monde humain de la religion sans le déspiritualiser. Trouver une sortie de la religion qui fasse passer notre humanité au stade suivant de sa vocation spirituelle. Or à la place que s'est-il produit ? Une déspiritualisation accélérée du monde et l'avancée continuelle des sables d'un grand désert du sens. Même là où la religion s'est maintenue. Ce que l'Occident moderne a voulu imposer à l'humanité entière depuis trois siècles, à travers l'impérialisme de son modèle de civilisation, je l'ai appelé la porte du vide : c'est par la porte du vide spirituel qu'il a voulu faire sortir l'humanité de la religion. Comment s'étonner, à partir de là, que les autres civilisations aient tenté de résister ? Comment s'étonner que cette invitation à sombrer dans le néant existentiel ait provoqué parfois la pire des réactions, du côté islamique par exemple : la réactivation du religieux, le repli défensif et agressif dans le passé ?
La vraie nécessité inaugurée par la modernité était d'inventer une spiritualité nouvelle, de la voir se dessiner devant nous, de la reconnaître et de la proclamer. La pensée et la culture occidentales modernes qui donnent le ton du monde depuis plusieurs siècles en ont été incapables - quels que soient par ailleurs le prodige de leurs réalisations scientifiques et politiques notamment. On ne fabrique pas un monde pleinement humain seulement avec des machines et des gouvernements. On ne peut plus le fabriquer avec du sacré. A l'arrivée, c'est donc comme si nous étions "sortis de la religion pour rien", ou "sortis de la religion pour aller nulle part"... Comment s'étonner, dans ces conditions, que l'on assiste ce que certains appellent "le retour du religieux" ? C'est que la nature a horreur du vide : comme nous avons été jusqu'ici incapables de créer le sens spirituel qui nous appelait au seuil de la sortie de la religion, certains d'entre nous cédent à la tentation naturelle de revenir en arrière, de rentrer à nouveau dans la vieille maison du religieux - préférant croire qu'elle n'est pas détruite.
Dans ce livre, je montre qu'il est temps aujourd'hui de "désoccidentaliser la sortie de la religion", c'est-à-dire de la relever de son échec occidental. De la repnser de fond en comble. De la comprendre au-delà de ses modèles périmés : les concepts moribonds de "désenchantement du monde" (Max Weber) ou de "mort de Dieu" (Frederic Nietzsche). Rien de tout cela ne peut plus nous dire l'état et les besoins du monde. Que dire à la place et que reste-t-il à faire ? Apprendre à reconnaître ces formes sous lesquelles la vie spirituelle de l'homme a survécu à la décadence des religions. Apprendre à discerner dans tout un ensemble de phénomènes du présent le matériau tout à fait nouveau d'une vie spirituelle tout à fait nouvelle. Une nouvelle vie spirituelle attend en effet que nous la saisissions à travers une multitude de possibilités du temps présent... Lorsque nous aurons compris son principe, nous verrons alors à quel point il est facile de convertir ces possibilités du présent en cette vie spirituelle qu'elles recèlent encore sans le savoir. Je suis ici au seuil de la proposition majeure du livre que je vous présente : il essaie de dire quel est ce principe à partir duquel serait possible une nouvelle spiritualisation du monde et de la vie. Ce principe est celui de l'Homme Créateur - je n'en dis pas plus ici.
Un ou deux mots encore. Deux images, plus précisément.
Si nous sortons de la religion, c'est peut-être qu'elle fut le ventre maternel dans lequel nous aurions été portés pendant des millénaires. La sortie de la religion est peut-être en réalité un enfantement, douloureux comme la plupart des enfantements. Et si les religions venaient... d'accoucher ? A quoi ressemblerait leur enfant ? Je développe souvent dans mes écrits cette image de la matrice religieuse, parce que je la crois très féconde. Très instructive pour essayer d'élucider ce qui nous arrive aujourd'hui, d'où nous venons dpeuis si longtemps et qui nous sommes devenus - nous qui ressemblons si peu, et de moins en moins à nos prédécesseurs, mais qui ne savons pas encore à quel point. Dans quelle mesure partageons-nous encore avec eux, et pour combien de temps, ce qu'ils nommaient la condition humaine ? Notre humanité est-elle encore soumise à cette condition ?
Une seconde image avant de vous laisser avec le livre, si ce que je dis ici vous en a donné la curiosité. Les religions se sont toujours présentées comme des chemins, des voies. or une voie n'est-elle pas faite pour conduire vers un but ? La sortie de la religion pourrait être ainsi, selon cette très vieille image, l'arrivée au but. Et si aujourd'hui nous étions arrivés au bout du chemin des religions ? Et si aujourd'hui nous étions arrivés là précisément où les voies religieuses conduisaient et s'effacent ? la sortie de la religion serait ainsi non pas l'ennemie de la religion, mais son sens même - sa direction et la révélation de sa signification. Et puis quelle surprise, ce ne serait pas dans l'au-delà, mais ici-bas que se trouverait le but... Mais alors, si tel était le cas, où serions-nous donc ? Dans quel lieu ? Quelle est donc cette nouvelle terre spirituelle où nous venons d'arriver au bout du chemin qui parcourait toute l'ancienne ? Quelle frontière avons-nous franchie ?
Et à quoi - je reprends ma première image - venons-nous de naître hors du ventre de la religion ? De naître une seconde fois, toute l'humanité ? C'est ce que ce livre tente de dire.
Je vous souhaite une bonne lecture !
Abdennour Bidar
