Bonjour à toutes et tous, bienvenue sur mon blog !
Je m’appelle Abdennour Bidar, je suis philosophe. J'ai ouvert cet espace il y a quelques années déjà afin de donner un certain nombre d'informations complémentaires à tous ceux qui voudraient savoir un peu plus précisément sur quels thèmes je travaille, et pour donner également un moyen facile de me contacter à tous ceux qui le souhaiteraient. Au départ, je pensais alimenter régulièrement cet espace, mais je me suis rendu compte que je n'avais pas la constance ni la disponibilité nécessaires pour cela. J'essaie toutefois d’y faire paraître un texte de temps en temps et de ne pas tarder à répondre aux différentes sollicitations qui me sont faites.
Je travaille sur les évolutions de l’islam contemporain, et au-delà sur les formes que peut prendre la vie spirituelle de l’homme en ce début de XXIème siècle. Je le fais avec ma formation de philosophe, et ce que j’écris peut être considéré comme autant d’exercices de philosophie de la religion. Vous trouverez sur ce site les références des trois types de textes que j’ai publiés : livres, articles, tribunes. Chacun répond à des objectifs propres : les livres – quatre à ce jour – me permettent de traiter un thème de la façon la plus approfondie ; les articles d’une vingtaine de pages, notamment pour la revue Esprit, sont l’occasion de développer une question plus particulière ; les tribunes, dont plusieurs sont parues dans le journal Le Monde, sont en général de courts textes d’intervention sur un point d’actualité.
Pourquoi ces trois types de textes ? Parce que les questions liées aux évolutions de l’islam et du religieux en général renvoient à la fois à des problèmes de fond qu’il faut prendre le temps de développer et à des débats d’actualité dans lesquels il me semble nécessaire pour l’intellectuel de s’engager. Je fais ainsi en permanence des allers et retours entre l’un et l’autre. Il est évident à mes yeux que les débats d’actualité ne peuvent être compris et traités pleinement qu’à la condition d’être rapportés aux questions de fond qui les sous-tendent et qui révèlent leurs enjeux de civilisation. L'actualité n'est jamais que la partie émergée de l'iceberg - c'est pourquoi les positions que je prends dans tel ou tel article, ou bien dans tel ou tel média, ne peuvent être bien comprises qu'à la lumière de mon travail de fond. Et il est tout aussi évident à l’inverse que cette réflexion de fond ne se suffit pas à elle-même - il me semble qu'elle doit être utile, mise au service de tous et donc mobilisée pour proposer sur nos débats d’actualité une analyse qui ait de recul.
En ce temps où se multiplient les interrogations sur l’islam, et plus généralement sur l’avenir des religions, je souhaite ainsi apporter ma contribution à cet effort général de réflexion. Plus précisément, ce sont trois objectifs qui orientent tout mon travail.
Le premier objectif concerne l’islam. Cette religion souffre aujourd’hui de plusieurs maux, notamment un très lourd déficit d’éducation qui a de graves conséquences. Combien de musulmans ont une connaissance approfondie de leur propre tradition ? Combien d’entre eux ont avec elle un rapport critique ? Combien au contraire en ont une représentation figée et dogmatique ?
Le second concerne le rapport entre les musulmans et les non musulmans. J’essaie de montrer que l’islam peut être autre chose que ces caricatures de lui-même qu’il montre trop souvent et qui alimentent l’incompréhension, la peur et le rejet : le refus de négocier ses revendications, le formalisme, l’intolérance, la violence, etc. Il a eu d'autres visages historiques, de nombreux musulmans aujourd'hui le vivent de façon intelligente et éclairée, et il est capable d'évolution.
Le troisième enfin, le plus important à mes yeux, dépasse le cadre de l’islam. Il concerne l’avenir des religions. L’Occident moderne avait proclamé la « mort du sacré » et le « désenchantement du monde ». Certains pensent qu’on assiste aujourd’hui – au contraire – au « retour des religions ». Je crois que l’avenir spirituel de l’homme n’est ni l’un ni l’autre. Il se situe quelque part au-delà de la religion et de l’athéisme, du côté d’une vie spirituelle totalement nouvelle qui recueille l’héritage des traditions religieuses tout en les laissant derrière elle. C’est la direction majeure que je tente de préciser à chaque fois un peu mieux au fil de mes écrits, la question de l’islam étant seulement pour moi la porte d’entrée de cette question plus vaste qui est probablement la clé de la mondialisation et du progrès de l’humanité, très loin de ces facteurs économiques et politiques que nous croyons pourtant les plus déterminants.
En résumé ? L'islam a besoin que davantage de musulmans témoignent par leur réflexion, leur discours et leurs actes qu'il est possible de le vivre de façon tolérante, ouverte, dialoguée, pacifique, réfléchie, personnelle. Chaque musulman a besoin de trouver sa propre voie libre, cultivée et critique face à sa tradition, et chaque musulman a la responsabilité de l’image qu’il donne de l’islam. Et au-delà de l'islam nous avons tous besoin en ce début de XXIème siècle que la civilisation humaine rassemble ses héritages humanistes et les fasse dialoguer, afin que tous ensemble ils contribuent à trouver un sens nouveau pour la vie humaine… Car tout ce qui a été dit jusque là sur l'homme ne suffit plus, les anciennes sagesses sont en voie d'épuisement et notre condition humaine elle-même, que l’on croyait éternelle, est en train de se transformer radicalement. Il faut une nouvelle sagesse à ce nouvel homme et cette nouvelle existence qui sont en passe d'émerger à travers tout un ensemble de mutations de société et de culture qui pour l'instant se cherchent - sans les trouver - une unité et un sens supérieur.
Sur ces thèmes que je développe dans mes écrits, n’hésitez pas à me faire part de vos réactions, méditations et questions par la médiation de ce blog !
Encore une fois, bienvenue à vous qui que vous soyez, non musulmans et musulmans, que cet espace soit autant le vôtre que le mien, à la seule condition de venir ici dans un esprit de dialogue et de paix.
Abdennour Bidar
Chers amis,
depuis deux ans, c'est-à-dire depuis la parution de Self Islam, j'ai travaillé à l'écriture d'un nouveau livre. Il va sortir en octobre, chez Albin Michel, dans la collection "L'islam
des Lumières", et aura pour titre : L'islam sans soumission (sous-titre : Pour un existentialisme musulman). C'est une enquête sur plusieurs versets précis du Coran, à partir d'une
question : quelle fonction Dieu donne-t-il à l'homme dans l'univers ? Habituellement, les musulmans disent : nous sommes là pour servir Dieu, chanter sa louange, et faire régner sa
justice. Soit, mais il y avait aussi autre chose dans le texte sacré. Quelque chose de bien plus profond et surprenant, de très inattendu en fait. Une dignité réservée à l'homme, un
présent fait à l'homme par Dieu, qui dépassent de beaucoup tout de que l'on avait pu imaginer jusque là. Le livre porte sur ce don secret que Dieu nous a fait, don que nous avons jusque là
méconnu, et qui attend maintenant que nous le prenions dans nos mains - qui attend de passer des mains de Dieu aux nôtres. Quel est ce don ? Je n'en dis pas plus pour l'instant... Bonne lecture
!
Paru dans la Revue Esprit, juillet 2003
L’Europe et la renaissance de l’Islam
Quel visage l’Islam doit-il prendre en Europe pour s’exprimer de façon authentique, c’est-à-dire en conformité avec son essence la plus profonde ? Et comment peut-il y être vécu dans l’harmonie, c’est-à-dire d’une part sans déchirement intérieur chez le musulman entre sa spiritualité et les valeurs de l’occident, et d’autre part sans conflit idéologique et social entre le musulman et les autres européens ?
D’emblée, à propos de ces deux enjeux décisifs pour l’intégration de l’Islam, je voudrais montrer aussi bien leur caractère inséparable que la tension très forte existant entre eux.
Ces deux problématiques de l’authenticité et de l’harmonisation, tout d’abord, ne peuvent pas être dissociées, parce qu’il serait inconscient et vain de faire le choix de l’une au détriment de l’autre. Ce serait même enlever à celle qui aurait été choisie toute chance de se réaliser vraiment.
En effet, faire le choix d’un Islam dit « authentique » sans tenir compte de la nécessité d’harmonie avec le milieu ambiant, reviendrait à tenter d’établir en dépit des réalités du temps et du lieu un Islam autiste, inadapté, et de ce fait forcément objet de toutes les incompréhensions, attisant les suspicions et les réactions de rejet. Un tel Islam, donnant à toute occasion le bâton pour se faire battre en exhibant ses particularismes, serait certainement impraticable pour ses tenants, qui verraient s’accumuler sans arrêt sur leur route des obstacles que leur propre fermeture d’esprit aurait créés.
Et, inversement, le choix d’un Islam uniquement préoccupé d’une « harmonisation » avec le contexte de civilisation qu’il trouve ici, et qui ne se préoccuperait plus de déterminer son identité propre, son essence profonde et originale, s’exposerait au risque de ne retenir de lui-même que ce qui l’assimile à toutes les « sagesses » disponibles dans le grand bazar actuel des nouvelles spiritualités. Au sein de ce mélange improbable dans lequel on se complaît peut-être un peu vite à voir l’émergence d’un nouveau rapport au sacré, l’Islam se réduirait à deux ou trois belles et vagues notions – l’amour et l’ivresse des soufis par exemple – et ne réfléchirait plus sur lui-même.
Ces deux exigences d’authenticité et d’harmonie doivent donc être maintenues très fortement ensemble dans notre souci de penser l’Islam européen. Cependant elles sont aussi, comme je l’indiquais, en tension très forte l’une avec l’autre, au point de paraître de prime abord contradictoires.
Car la volonté d’authenticité, ou de fidélité au génie islamique dans ce qu’il a de plus pur et de plus universel, reproche au souci d’harmonie un désir plus ou moins conscient de diluer l’Islam , de le dissoudre dans une sorte de bain multiculturel mondial, le musulman ne se distinguant plus des autres que par une vague sensibilité religieuse et l’attachement à un folklore culturel. Cette critique n’est pas infondée en l’occurrence. Si en effet l’Islam cherche principalement à se faire oublier, à montrer patte blanche, en tenant un discours dans lequel il gomme ses différences (plus ou moins sincèrement d’ailleurs), il risque de subir d’une part le sort des autres religions d’occident – l’oubli – et d’autre part la muséification que subissent ici les différentes traditions.
Mais, à son tour, le souci d’harmonie peut légitimement redouter que la volonté d’authenticité empêche l’Islam de se réformer suffisamment. Et cette tentation existe bien dans le discours toujours marqué idéologiquement de l’authenticité et de la soi-disant « pureté des commencements». C’est la voie de la fuite devant les dilemmes de la réalité présente, la voix qui sous prétexte de fidélité aux origines prône l’immobilisme et la politique de l’autruche. Or une telle démission morale présente un risque considérable, celui d’enfermer définitivement l’Islam dans le cimetière des « choses du passé ». Il y serait momifié dans une attitude que l’on considère malheureusement comme constitutive de lui-même, à savoir celle d’une tradition d’une extrême raideur, totalement incapable de la moindre auto-critique, et dénuée de toute capacité d’adaptation, de toute intelligence du temps présent. L’Islam ne peut pas se permettre de perdurer sous cette apparence caricaturale : il y perdrait le maigre crédit qui lui reste aux yeux d’une société occidentale déjà très critique à son égard.
Il faut donc que l’Islam trouve une balance la plus exacte possible entre ces deux exigences – rappelons ici que le Prophète Mohammed définissait précisément sa communauté comme celle du juste milieu.
La voie est étroite. Quel réformisme pour quel Islam ? Cette question du réformisme est aujourd’hui au centre de toutes les préoccupations des musulmans. On préconise ici et là ce qu’on nomme classiquement la « réouverture des portes de l’Ijtihad » - l’Ijtihad étant essentiellement l’effort d’interprétation du texte sacré, dans le but de déterminer le contenu des obligations religieuses. Le monde musulman entier résonne de controverses sur l’opportunité de cette réouverture (l’Ijtihad a été « fermé » au IIIème siècle, après que les quatre grandes écoles juridiques ont fixé le canon des obligations légales). De très violentes tensions entourent ce débat. Partout l’on dispute de ce que prescrit aujourd’hui le commandement de Dieu. Ce sujet, devenu de plus en plus crucial, apparaît d’ores et déjà comme le débat dont l’issue décidera de la survie même de notre spiritualité.
Si cependant, dans ce contexte général, je concentre ma réflexion sur l’Islam en Europe, c’est que le problème global d’une réforme s’y pose en des termes uniques, introuvables ailleurs, parce que l’Europe est de par son histoire et ses valeurs une exception dans le monde. Cette exception européenne me paraît en réalité si forte qu’on ne peut même pas, pour une multitude de raisons que je ne peux évoquer ici sans sortir de mon sujet, l’associer aux Amériques sous la dénomination générale d’ « occident ». Ce qualificatif d’ « occident », s’opposant à celui d’ « orient », me semble d’ailleurs s’appliquer davantage au Nouveau-monde qu’à notre Vieux continent. Celui-ci me semble ainsi n’être ni d’orient ni d’occident. Il y a une « géographie spirituelle » spécifique de l’Europe, comme le disait Husserl, qui la distingue aussi bien de l’orient dont elle est l’extrême terminaison que de l’occident américain émané d’elle, et fait de sa position physique et spirituelle une sorte de milieu entre l’est et l’ouest.
Quoi qu’il en soit, il suffit de comprendre ici que l’analyse de ce que peut devenir l’Islam en son sein ne pourra pas être menée indépendamment d’un examen de ce qu’est l’Europe elle-même, et d’une attention toute particulière à ce qu’on pourrait appeler son singulier destin. L’Islam y trouvera certainement un milieu si original – je prends le terme de milieu au sens biologique d’environnement vital ou d’écosystème – que l’identité islamique ne pourra qu’en être radicalement bouleversée, au point de la rendre méconnaissable pour tous ceux qui restent subjugués par ses expressions habituelles et ancestrales.
Plus précisément, l’Europe comme civilisation est si étrangère à l’Islam, et historiquement si antagoniste, qu’elle semble a priori allergique à l’idée de son implantation durable. Mais en réalité, nous le verrons, cette hostilité impose à l’Islam la plus salutaire des épreuves de vérité, la plus radicale et décisive des remises en question. Et l’Islam qui résultera de ce traitement de choc ne pourra plus, par là même, être considéré comme un corps étranger, mais comme une des dimensions fondatrices de la conscience européenne. Car celle-ci, en agissant sur lui, y gagnera aussi quelque chose en retour, la confrontation à l’adversité agissant toujours comme révélateur de soi. Puisque ce sont les musulmans européens eux-mêmes qui entreprendront ce travail de réforme de leur foi, leur vision nouvelle de l’Islam contribuera en même temps à forger la perception que la nouvelle conscience européenne doit aujourd’hui prendre d’elle-même.
Ce qui me paraît central ici, c’est l’idée que l’Islam et l’Europe doivent se passer mutuellement au crible l’un de l’autre. L’idée d’une critique de l’Islam par les valeurs européennes est nécessaire. Mais l’Islam peut apporter quelque chose en échange. C’est la nature de cette symbiose à venir que je veux préciser maintenant.
L’Europe peut offrir à l’Islam ses principes moraux et politiques les plus caractéristiques, qui font d’elle à juste titre le phare de la modernité. Ces principes sont ceux que l’esprit européen a le privilège d’avoir inventés, qui gouvernent nos Républiques et qui plus profondément éduquent nos consciences depuis le siècle des Lumières : l’esprit critique, la nécessité et le droit de penser par soi-même, la liberté individuelle, la dissociation du politique et du religieux, l’égalité des droits et des chances, le partage de la souveraineté politique entre tous, et enfin l’idée que la définition de ce qui est juste ou objectif s’obtient par le dialogue entre des consciences éthiquement disposées les unes envers les autres.
Il me paraît que nulle part ailleurs l’Islam n’a entre les mains de tels instruments d’auscultation et de redéfinition de lui-même. Et nulle part ailleurs non plus on ne le laissera s’en servir pour s’examiner. Dans les Etats dits islamiques, on soutient ainsi que ces principes ont été forgés par la raison humaine et ne peuvent par conséquent juger une révélation divine. Ce faisant, dans ces Etats ou au sein des écoles coraniques figées sur la lettre du Coran, on ne souvient plus du tout de l’appel à l’usage de la raison lancé par Averroès au XIIème siècle dans son Traité décisif : « il y a dans la Loi divine des passages ayant un sens extérieur dont l’interprétation est obligatoire pour les hommes de la démonstration rationnelle, et qu’ils ne peuvent prendre à la lettre ».
Il n’y a que dans la conscience musulmane européenne que ce message peut encore être entendu et mis en oeuvre, parce que l’usage de la raison ne nous paraît pas incompatible avec la foi, et qu’au contraire le travail de l’esprit et la sensibilité du cœur nous semblent devoir se féconder mutuellement pour nous aider à nous connaître nous-mêmes. La culture européenne nous a appris à ne rien mettre hors de portée de l’esprit critique et du raisonnement. Il faut donc maintenant que notre conscience musulmane s’empare de ces outils de jugement en menant leur usage le plus loin possible dans l’examen du contenu doctrinal de l’Islam.
Dans cette optique, un premier point me semble décisif : il serait tout à fait insuffisant que les musulmans européens se contentent d’ « accepter » ces principes de la liberté de conscience et d’esprit critique, de les déclarer « compatibles » avec l’Islam, et s’efforcent seulement de ne pas entrer en contradiction avec eux.
Il ne convient pas de s’en tenir là, à une sorte de pacte de non-agression avec les valeurs de l’Europe, ou à la recherche d’une improbable harmonie entre ces valeurs européennes et le texte coranique. Ce serait absurde de vouloir faire du Coran l’ancêtre de Kant et de Rousseau, et d’y chercher à tout prix une espèce de prémonition exotique de ce que l’esprit européen moderne enfantera plus tard de son côté. A moins de déclamations générales sur la « tolérance » et la « fraternité », qui ne résoudraient rien, cette voie de la pseudo réconciliation entre vrais faux ennemis ne mène nulle part.
Il faut aller bien plus loin et dans une tout autre direction, c’est-à-dire attribuer aux valeurs et principes européens que j’ai énumérés plus haut un statut de critère de viabilité ou de non-viabilité de toutes les pratiques islamiques. La loi musulmane dans son ensemble doit être soumise à leur verdict. Notamment, cette loi religieuse doit admettre sans réserves le droit de chaque croyant d’exercer sur elle son esprit critique et de revendiquer vis-à-vis d’elle sa totale liberté individuelle de choix.
Or cette loi – sharia – reconnaît cinq catégories d’actes religieux : l’obligatoire, le recommandé, le permis , le déconseillé, l’interdit. Donc chacune de ces catégories de la loi islamique, chacun des actes entrant traditionnellement dans telle ou telle d’entre elles, doivent passer désormais devant le tribunal de chaque conscience musulmane européenne, laissée entièrement libre de choisir le statut qu’elle veut bien leur accorder. Car il n’est pas acceptable, dans un contexte général de libre détermination du sujet par lui-même, qu’une « autorité » islamique décide à sa place de la forme et des frontières qu’il souhaite donner à son Islam.
C’est entre les mains de chaque musulman qu’il faut remettre le Coran. Il faut que chacun soit laissé entièrement libre de sa lecture du texte sacré.
Or c’est là quelque chose de très difficile à tolérer pour de nombreux musulmans. Car le Coran est tenu en Islam pour la parole même de Dieu, « dictée surnaturelle enregistrée par le Prophète inspiré » comme l’avait bien dit Massignon. Comment donc soumettre un texte auquel on accorde un tel statut au jugement de la raison humaine ? C’est l’occasion d’appliquer ce qui a été dit précédemment : la reconnaissance de la valeur sacrée du Coran doit pouvoir aller de pair, dans une conscience musulmane européenne, avec le choix individuel de sélectionner ce que l’on veut retenir de ce texte, des significations qu’il propose et des injonctions qu’il donne. C’est l’occasion d’ailleurs de rappeler que le sacré n’est pas l’intouchable, contrairement à ce qu’on veut croire souvent par dogmatisme, mais simplement ce qu’il faut savoir saisir avec les plus grandes précautions et le plus grand scrupule.
A l’appui de tout cela, on peut opportunément rappeler qu’il y a dans le Coran cette phrase fameuse – très souvent citée mais dont personne jusque là n’a su tirer les conséquences ou appliquer la sagesse : « Pas de contrainte en religion ». Autrement dit, chacun est juge en son âme et conscience de son Islam.
Rien cependant de ce qui a été fait jusque là en matière d’élaboration d’un discours islamique adapté à l’Europe ne va dans cette direction d’un réexamen critique de l’Islam entier par chaque musulman. Aucun texte ne met réellement en avant le caractère nécessaire et suffisant de cet impératif que l’Islam européen doit s’imposer à lui-même d’abolir toute instance supérieure au choix de la conscience individuelle. C’est pourtant en réalité la seule décision qui s’impose.
Pour prendre un exemple représentatif de cette lacune éliminatoire dans le contexte européen, il suffit de lire la désormais canonique « Charte du musulman en France », élaborée en 1994. Bien qu’elle représente un effort important et louable d’intégration de l’Islam, elle se limite à établir les conditions d’une compatibilité entre la pratique de l’Islam et les lois de la République. Celle-ci n’est mentionnée que comme « cadre » à l’intérieur duquel l’Islam doit prendre sa place. Aucune fonction critique vis-à-vis des pratiques de l’Islam ne lui est reconnue – alors qu’il faudrait justement que les principes de la République soient un outil critique que l’Islam utilise contre lui-même pour se redéfinir. Autrement dit, ce texte se contente d’engager les musulmans à respecter les valeurs et les institutions de la République, ce qui est certes le moins qu’il pouvait faire et ce qui lui assure la bénédiction des autorités françaises. Mais cela n’engage aucunement l’Islam dans la modernité.
L’Islam ne demande donc pour l’instant, à travers la bouche de ceux qui le représentent officiellement, que de pouvoir s’organiser librement, c’est-à-dire mettre en place les moyens légaux et sociaux de se perpétuer ou de se reproduire selon des modèles de vie et de pratique existant ailleurs. Cela révèle une inconscience complète de ce que la République peut apporter à l’Islam, et du rôle qu’elle peut jouer à son égard. On lui réclame seulement en effet un droit de cité, un « emplacement » où s’installer, en lui promettant de ne pas causer de désordres, de ne pas troubler l’ordre public.
C’est en plus une erreur sociologique majeure, car ce faisant on s’adresse à l’Etat comme si les musulmans formaient – en face du reste de la société civile – une communauté constituée alors que dans les faits on sait très bien que la pratique religieuse de l’Islam en Europe s’est déjà fortement individualisée et par conséquent dispersée.
Quand, pour toutes ces raisons, comprendrons-nous enfin que la clé de l’intégration est de confier à chaque conscience musulmane le soin de devenir l’interprète des prescriptions habituelles de sa religion ? L’Islam serait alors une affaire strictement privée, une détermination purement intérieure du croyant, et non plus un bloc figé de cultes et de pratiques à la recherche d’un statut officiel.
A cette condition, le problème de la création d’ « institutions représentatives » poserait infiniment moins de problèmes. Car qu’est-ce qui empêche aujourd’hui l’Islam d’avoir une représentation forte, légitime et unie ? C’est que chaque grande organisation est le poisson pilote d’un Islam d’ailleurs – Algérien, Turc, Saoudien etc… Aucune d’elles ne propose vraiment un Islam autochtone, mais se contente d’entériner et de garantir la répétition de ce qui se passe dans tel ou tel pays d’orient.
Si les Etats européens veulent à tout prix se donner des interlocuteurs musulmans officiels – ce à quoi ils travaillent pour se donner le sentiment de contrôler quelque peu la pratique de l’Islam - il nous faudrait tout au moins de notre côté disposer d’une représentation aussi républicaine qu’islamique, aussi démocratique que religieuse, c’est-à-dire constituée d’un collège de discussion au lieu d’être comme actuellement formée de potentats ou de chefs qui se contentent d’un métier de gardiens d’un culte figé. Mais plus profondément, on peut se demander si le besoin d’une telle représentation publique ou politique se fait même réellement sentir pour un Islam comme celui que j’ai décrit : si en effet chaque conscience détermine elle-même sa pratique, et les voies de son adhésion à l’Islam, la foi musulmane deviendra une expérience essentiellement individuelle, un phénomène de la vie privée, très peu soucieux de se manifester au dehors, et presque allergique de s’identifier à une communauté visible et de s’incarner dans des institutions.
Il reste donc maintenant à se convaincre que l’avenir de l’Islam en Europe ne se résume à demander le droit d’afficher publiquement des particularismes, des exceptions culturelles. L’Europe n’est pas seulement un nouvel espace pour l’Islam, une nouvelle demeure où il lui suffirait de se transporter avec tout son mobilier de pratiques et de coutumes, en prenant simplement garde de ne pas tout envahir et de ne pas scandaliser ses nouveaux voisins. L’Islam peut user de son implantation en Europe de façon beaucoup plus stimulante.
En l’occurrence, la liberté de pensée qui est ici le pivot de la civilisation doit engager l’Islam à évacuer complètement la notion d’autorité religieuse. Cela ne sera pas une trahison, car l’Islam est déjà une religion sans clergé – le musulman est maître de sa prière, et, dans celle-ci seul face à Dieu. C’est le moment où jamais de s’en souvenir : les imams, les docteurs en théologie, les maîtres spirituels, ne doivent plus avoir le droit d’imposer quoi que ce soit au croyant en matière de religion. Plus largement, un musulman ne doit plus se donner le droit d’être juge de la qualité de l’Islam de son frère ou de sa sœur. Plusieurs musulmans peuvent coopérer pour déterminer le contenu de leur Islam, mais dans un dialogue qui n’admettra pas l’argument d’autorité, et dont les conclusions n’enchaîneront ni les uns ni les autres à une quelconque orthodoxie.
« L’état de tutelle », c’est-à-dire de soumission intellectuelle, morale et religieuse à l’autorité d’un « directeur spirituel », doit être banni des rapports entre musulmans, parmi lesquels doit régner l’égalité des consciences.
Cela signifie-t-il qu’il y aura désormais autant d’Islams que de musulmans eux-mêmes ? Plus profondément, la légitimité attribuée à chacun en matière de législation spirituelle ne risque-t-elle pas de détruire irrémédiablement l’unité de la tradition islamique et de ce fait son identité ? Qui plus est, le résultat de cette libre adhésion ne sera-t-il pas un Islam à la carte où toute mise en commun de quoi que ce soit deviendrait impossible ?
L’Islam court ici un danger que j’évoquais au début. Il subirait le même dépeçage que diverses autres spiritualités orientales rendues méconnaissables par le syncrétisme ambiant : un peu d’Islam saupoudré sur l’existence, comme moyen parmi d’autres d’éprouver le fameux « sentiment océanique » d’harmonie avec l’univers ; comme « supplément d’âme » mélangé pour faire pleinement effet avec d’autres ingrédients spirituels pris ici ou là ; comme « voie d’éveil » au milieu des si doux soufis. L’Islam serait en fait victime de la confusion courante aujourd’hui entre liberté de choix et pure fantaisie individuelle.
Or l’éducation européenne enseigne que la liberté de choix requiert un développement de la capacité de juger, autrement dit de la raison. Il ne suffit pas de revendiquer le droit de choisir. Il faut pouvoir choisir juste, à partir d’une véritable faculté d’analyse, et celle-ci se cultive. Par conséquent, si déterminer par soi-même, de façon autonome, le contenu de son Islam est un droit inaliénable de toute conscience musulmane, l’usage de ce droit n’est pleinement légitime que pour une conscience musulmane capable de discernement intellectuel et spirituel.
L’éducation de ce discernement doit, semble-t-il, avoir lieu sur deux plans.
Tout d’abord, le musulman doit apprendre à reconnaître ce que la société européenne peut tolérer ou non. Il doit donc développer une perception aiguë de la limite de ses droits ainsi que de ses devoirs envers elle. En la matière, doivent être bannies par notre raison toutes les manifestations cultuelles et culturelles susceptibles de représenter aux yeux des non-musulmans soit une revendication agressive d’identité islamique, soit une offense morale, soit un désordre public. Or de très nombreuses pratiques de la religion telle qu’elle existe actuellement transgressent l’une de ces limites, et la conscience éduquée doit se les refuser : une femme musulmane ne s’accordera pas le droit de prendre le voile complet à l’iranienne, un père musulman ne s’accordera pas le droit de décider du conjoint de sa fille, un imam ne s’accordera pas le droit d’organiser une prière dans la rue etc…Nul ne pourra revendiquer la loi de l’Islam, l’autorité du Prophète ou du Coran, pour légitimer un acte qui impose aux autres la manifestation d’une différence, qui va à l’encontre de la liberté de choix d’autrui, ou encore qui défie les règles sociales et les lois de la République.
Tout dogme, tout culte, toute coutume présentant une incompatibilité avec les idéaux, les mœurs et les usages européens doivent être éliminés de l’Islam. Il lui faut les sacrifier, ne serait-ce que par respect pour l’hospitalité républicaine qui lui offre la garantie de la liberté d’expression.
Comment déterminer, au cas par cas, ce qu’il faut abandonner ou conserver ? Ce qu’on a le droit de faire ou de ne pas faire ? Le musulman doit se référer ici à l’impératif moral de Kant : « Demande-toi toujours si la maxime de ton action pourrait être érigée en loi universelle ». Autrement dit, à chaque fois que le musulman souhaiterait affirmer aux yeux des autres son appartenance religieuse (en signalant qu’il ne mange pas de porc, en demandant un espace pour prier sur son lieu de travail, ou des horaires aménagés durant le jeûne du Ramadan), il doit s’interroger sur ce qui se passerait si tout le monde agissait comme il a l’intention de le faire. Il verra ainsi que les égards qu’il demande pour sa pratique doivent être les plus limités possible. Car si tout individu exigeait de la même façon un traitement particulier, la société ne serait plus un seul corps obéissant à des règles communes, mais se scinderait en de multiples petites communautés aux intérêts et aux rythmes divergents. La conscience musulmane européenne doit donc montrer son attachement à l’unité de la République en s’interdisant ce repli communautariste.
On peut à cet égard se demander, plus radicalement, si le musulman européen a intérêt à donner une quelconque dimension publique à sa foi ? En dehors des signes ostentatoires et agressifs d’appartenance islamique, qui doivent évidemment bannis, ne peut-il cependant pas manifester discrètement son Islam ? Certes la République doit autoriser et protéger les cultes, et permettre par conséquent aux musulmans de conserver leurs pratiques et d’avoir des lieux de réunion. Mais dans un espace public européen où le politique et le religieux ont été séparés depuis longtemps, la foi se doit d’être la plus intériorisée possible, éviter au maximum d’être brandie comme un signe distinctif ou de donner lieu à des rassemblements ou regroupements publics qui, inévitablement, se revendiqueraient tôt ou tard comme force politique. Vis-à-vis de tous ces facteurs de destruction du lien social, de divorce entre les musulmans et le reste de la société, il est clair que la foi doit aujourd’hui se replier complètement dans les cœurs et l’intimité des foyers.
Le deuxième aspect du discernement en matière d’obligations religieuses – afin de décider ce qu’il est juste ou injuste de faire – concerne nos devoirs proprement spirituels, et non plus notre relation aux autres. Nous avons vu quels devoirs nous prescrivent notre conscience morale et notre conscience républicaine. Mais que doit-on demander à sa conscience spirituelle ?
Le musulman qui choisit le contenu de sa pratique – qui doit donc décider s’il doit ou non prier, combien de fois par jour, s’il doit jeûner durant le mois de Ramadan etc…- doit se déterminer en fonction d’une seule interrogation fondamentale : quels éléments de la pratique islamique me sont nécessaires pour entretenir et fortifier ma foi ? De quoi ai-je absolument besoin pour continuer à percevoir en moi la présence du divin, ou développer cette perception ? Qu’est-ce qui, à l’inverse, fait partie des pratiques religieuses que j’accomplis par simple habitude personnelle ou communautaire, et dont je pourrais me débarrasser parce qu’elles n’ont plus réellement de portée spirituelle ?
Quelles sont, parmi l’ensemble des pratiques disponibles de ma tradition, celles là seules qui me fournissent le moyen de demeurer dans un état de concentration et de tension intérieure sur Dieu ?
Selon ce questionnement intérieur, mon devoir de musulman se limitera dorénavant à ce que je juge indispensable pour vivifier ma foi et faire que chacun de mes souffles soit la respiration de la dimension sacrée de mon être. Je ne serai pas musulman par habitude culturelle ou cultuelle, ni par ce que d’autres décident pour moi. Rien de tout cela ne doit avoir de pouvoir sur moi, personne n’a le droit de choisir à ma place le mode de mon affiliation à l’Islam. Ce que mes parents ont fait de moi si je suis d’origine musulmane, « ce qui me reste de musulman » si j’ai laissé tomber la plupart des pratiques, ce que les imams voudraient me dicter si je suis converti, rien de tout ça ne peut définir correctement mon identité spirituelle. Ce qui fera de moi un musulman, en revanche, c’est le tri personnel et délibéré que je ferai du contenu de ma foi par souci de conserver seulement ce qui m’est nécessaire pour me rapprocher de Dieu.
Je ne serai par conséquent un musulman européen que le jour où j’oserai sortir du cocon réconfortant de la communauté, où j’oserai m’aventurer par l’usage de ma propre raison en dehors du chemin suivi jusque là par tous les autres, où je prendrai du Coran ce que seule ma conscience me dicte et non pas ce à quoi me conditionnent la coutume, la famille et la mosquée.
Or cela est très problématique en Islam, où la communauté – oumma - est une notion qui paraît constitutive de l’essence même de l’Islam . Et en effet, le musulman tire souvent la force de sa foi du caractère collectif, c’est-à-dire partagé, des pratiques religieuses. Il faut donc, vis-à-vis de cela, que le musulman apprenne à être seul. C’est le sacrifice qu’il doit faire en osant devenir libre de ses choix. Il lui faut renoncer à la chaleur, à l’intimité, d’une vie religieuse où l’on n’est que le membre d’un grand corps qui nous englobe et nous soutient. Le musulman européen sera probablement sans communauté visible et se sentira spirituellement seul. Ses liens avec ses coreligionnaires seront épisodiques et informels. Leur fraternité sera d’emblée purement intérieure, au lieu de résider dans l’accomplissement collectif de rites ou le partage de coutumes.
Cet arrachement au groupe, cet isolement de la conscience qui veut penser par elle-même, sont une expérience éminemment européenne : c’est traditionnellement le prix à payer, chez nous, pour l’exercice de la liberté individuelle et la formation d’une véritable identité personnelle.
La conscience européenne moderne est solitaire. On le déplore avec raison – aujourd’hui les hommes ne semblent plus savoir quoi mettre en commun – mais c’est probablement en partie aussi un signe de maturité intellectuelle – l’esprit est devenu chez nous assez indépendant pour penser par lui-même, et résister à son instinct grégaire d’origine.
Voilà donc, en définitive, les deux impératifs absolus qui s’imposent à la conscience musulmane européenne : d’un côté limiter ses pratiques à une foi très privée par respect pour le monde environnant, et d’un autre côté s’en tenir strictement à ce qui maintient son regard intérieur sur la transcendance. Vis-à-vis de cela, les pratiques ostentatoires, les signes extérieurs d’Islam, les rites ou coutumes ne manifestant que la force de l’habitude culturelle, ne doivent avoir aucun prestige pour notre conscience musulmane.
Certes, il n’est pas question d’interdire à quiconque de continuer à effectuer des cultes ou à adopter des conduites constitutives de son identité culturelle : la prière collective du vendredi, la fête de la fin du Ramadan, la perpétuation de valeurs comme l’hospitalité ou le partage, sont des repères indispensables à la plupart des musulmans. Mais ils n’auront de valeur proprement spirituelle, et pas seulement affective et identitaire, que s’ils sont vécus comme les supports d’un renforcement de la foi ou de son éveil. Si en revanche ils ne sont que des actes séculiers, des réflexes culturels résiduels (on continue ainsi à faire le ramadan par habitude…), ou pire un système de contraintes dans lequel l’individu se trouve pris au piège du jugement des autres, leur fonction spirituelle s’éteint et leur nature islamique n’existe plus.
Y a-t-il cependant, dès lors que chaque musulman est juge des moyens de sa foi, un plus petit dénominateur commun des musulmans entre eux ? C’est en réalité une question décisive. Car il se pourrait que ce plus petit atome d’Islam soit en même temps le seul aspect de lui-même qui puisse réellement s’acclimater à l’Europe.
Ce qui est en jeu ici, c’est l’existence et la délimitation d’une essence spirituelle de l’Islam, au-delà de ses manifestations culturelles contingentes, et c’est sur ce point que je voudrais à présent concentrer cette réflexion.
Qu’est-ce que l’Europe peut réellement accepter de l’Islam ? Jusqu’où le contraint-elle à se renouveler ? Il me semble qu’en fait l’Islam ne pourra s’exprimer en Europe que réduit à sa plus simple expression, c’est-à-dire, pour le formuler de façon positive, que ramené à son expression essentielle. Il lui faudra, pour employer une formule traditionnelle, passer par le chas d’une aiguille. L’Europe agira sur lui, en effet, comme un feu si puissant qu’il brûlera toutes ses chairs et même son squelette, ne laissant subsister que la cendre dont il devra renaître.
Ce traitement de choc par l’esprit critique européen est rendu vital aujourd’hui parce que l’Islam tel qu’il se pratique est devenu un fardeau impossible à porter. Sous l’influence du wahhabisme Saoudien notamment, qui incarne et diffuse un Islam ultra formaliste, les obligations religieuses qui incombent au croyant se sont multipliées à l’infini. Désormais, le musulman est l’esclave de sa religion, et doit interminablement faire et refaire la preuve de sa piété : pas un acte du quotidien qui ne soit assujetti à un encadrement rituel ; entrer chez soi, se mettre à table, faire l’amour, prendre sa voiture, aller aux toilettes, chacun de ces gestes et tous les autres doivent être précédés de la récitation d’une formule religieuse.
Il faut avoir été témoin ou victime de cet intégrisme pour le croire et en mesurer les désastres meurtriers pour la vraie foi : chaque musulman est devenu le prisonnier d’un labyrinthe absurde, et dans ce dédale d’obligations chacun se fait le juge de l’orthodoxie de son frère, le moindre imam s’érige en autorité supérieure, et tous se surveillent et se critiquent mutuellement, dans une surenchère perpétuelle d’actes de piété qui ouvre le champ à tous les dégoûts de la religion, toutes les hypocrisies, et où la satisfaction de Dieu semble n’être plus que le prétexte d’une volonté de puissance ou de domination – de l’imam sur ses « paroissiens », du mari sur sa femme, du père sur sa fille, du frère sur sa sœur…L’Islam est devenu une cacophonie de reproches. Par exemple, dans notre société où la pratique religieuse diminue fortement chez beaucoup de gens issus de l’immigration, les musulmans qui se contentent de faire le Ramadan sans pour autant prier régulièrement ou bien ceux qui se marient avec des français de souche, sont ainsi facilement jugés de « demi-musulmans », accusés de céder aux suggestions et tentations du milieu ambiant.
Mais jusque dans les cercles soufis, où pourtant l’esprit originel de l’Islam a perduré plus longtemps qu’ailleurs, le même formalisme desséché a triomphé. L’inflation ambiante et galopante des pratiques, le poids des rituels, ont été là aussi le résultat catastrophique de la démultiplication des obligations, des discours, des objectifs…Et tout cela a été de pair, évidemment, avec la censure paranoïaque des conduites par des autorités de plus en plus figées. Si le soufisme a toujours une apparence de douceur, et séduit l’opinion publique parce qu’il sait tenir des propos exaltants sur l’ « autre visage » de l’Islam, un certain discernement permet de savoir que désormais c’est le masque trompeur, uniquement destiné à séduire, d’une rigidité intérieure absolument équivalente à celle des imams les plus fanatiques.
Le grand saint Junayd soutenait déjà il y a longtemps que « le soufisme, après avoir été une réalité sans nom, est maintenant un nom sans réalité ». Mais s’il était témoin de ce qui se passe dans les confréries actuelles, que pourrait-il dire ? Leur dimension initiatique originelle les maintenait dans un Islam de la plus grande simplicité, de la plus invisible intériorité. Vis-à-vis de cela, certaines sont devenues désormais des institutions sociales – d’éducation, de propagande religieuse et politique –, tandis que d’autres courants se sont spécialisées et engluées dans l’élaboration théorique de métaphysiques aussi complexes et artificielles que le tableau noir criblé de formules d’un savant devenu ivre de son langage et de ses formules. Et les confréries les plus saintes en apparence, parce que préoccupées de la transformation intérieure de l’être, ont quant à elles sombré dans la surenchère actuelle des « états d’éveil » : au choix et en vrac, elles proposent comme n’importe quelle boutique new age d’atteindre « l’abandon », « l’acceptation », « le lâcher-prise », « l’amour », « la mort de l’ego », « la compassion », « la paix », « l’union », « la vertu du comportement ». Où est Dieu dans ces simples consolations psychologiques de la difficulté d’exister ? Où est le secret divin dans la liste de tous ces vulgaires médicaments psychiques ?
Partout donc règne un Islam ultra formel et directif, un wahhabisme soit avéré soit qui s’ignore. Les moyens ont pris le pas sur la fin : toutes les pratiques religieuses ou initiatiques qui n’étaient au départ que des supports de connaissance et de mise en présence de Dieu sont devenues des buts en eux-mêmes. Rien ne sert plus aujourd’hui sa vocation première. L’Islam était pour le Prophète Mohammed le moyen de remplacer à La Mecque l’adoration des idoles, c’est-à-dire des faux absolus, par le sens de la véritable transcendance. Or tout ce qui s’est institué à partir de son message est devenu idole à son tour : les rites, les dogmes, les coutumes, les mœurs, constituent aujourd’hui pour les musulmans le sacré lui-même, alors qu’ils ne sont que les instruments par lesquels on peut le rejoindre. Le sens du sacré s’est abîmé dans l’océan des actes de piété. La « sainteté » des pratiques a dramatiquement ouvert et élargi sans arrêt davantage le fossé entre l’homme et la transcendance.
On comprend d’après cela que l’Islam a pour impératif absolu, vis-à-vis de lui-même de retrouver le plus grand dépouillement de sa forme, et peut-être même de passer au-delà de toute forme déterminée.
Il lui faut sans doute aujourd’hui se contracter après s’être dilaté, retrouver sa pure verticalité, s’exalter dans l’intériorité. Il doit sous peine de mort par asphyxie se résorber dans sa semence première après avoir déployé sa ramure comme un arbre aux innombrables frondaisons. Après avoir enfanté, au sein d’une civilisation incroyablement riche, grandiose et diverse, une indéfinie variété de formes sur tous les plans – métaphysique, théologique, juridique, philosophique, artistique, moral – il est temps pour lui de renaître à sa simplicité profonde, qui est son essence.
Le temps de l’Islam comme système – religieux, politique, culturel - est terminé.
A suivre...
...Le temps de l’Islam comme système – religieux, politique, culturel - est terminé.
Il est porté à ce mouvement de
contraction extrême de lui-même par une nécessité interne, comme on vient de le voir. Mais cela ne suffirait pas, sans doute, s’il n’y était pas également et tout aussi puissamment contraint de
l’extérieur. C’est pourquoi l’Islam a besoin de l’Europe jusque dans la dimension la plus agressive de celle-ci à son égard, au sens où l’athéisme généralisé qui y règne installe un puissant
climat d’indifférence ou d’hostilité à l’égard des croyances, poussant invinciblement les consciences spirituelles jusque dans leurs derniers retranchements et ne leur laissant comme position de
retrait que ce qu’on nomme traditionnellement la fine pointe du cœur.
La meilleure chose qui pouvait arriver à l’Islam, en ce sens là, était l’expérience de cette négation de lui-même comme religion. Car dans une telle situation d’incompréhension et de rejet, l’ homo religiosus n’a plus d’autre lieu de culte que l’espace de son intériorité. Ce faisant, enfin la foi est de retour chez elle, dans le secret du cœur, après s’être exilée vainement et s’être exposée dans l’extériorité des cultes et des pratiques sociales. Redevenue purement intérieure, intime, la foi retrouve là sa profondeur, le point où elle vit en Dieu dans un éblouissant face-à-face. Au lieu de devoir subir encore une déperdition de son intensité dans le foisonnement des pratiques, la spiritualité est alors, au contraire, l’accès immédiat et toujours disponible à la transcendance, par un simple mouvement de retour sur soi. Nul besoin d’attendre ici, pour entrer en présence de Dieu, l’horaire d’une prière, l’occasion propice à une longue méditation, ou la mise en œuvre de quelque cérémonie que ce soit. Dieu toujours déjà présent, « Dieu sensible au cœur », disait Pascal.
La foi véritable est invisible, secret impénétrable entre l’homme et Dieu. Le musulman d’Europe aujourd’hui doit de ce point de vue méditer sur ce que disait autrefois Ibn Arabi lorsqu’il écrivait que « le prophète Mohammed fait partie de cette élite spirituelle des hommes dont l’élévation intérieure ne se manifeste en rien sur leur extérieur » -
« Ils s’habillent comme les gens du lieu quand ils pénètrent dans une ville », dit encore Ibn Arabi, pour insister de la façon la plus facilement compréhensible sur le fait que la perfection spirituelle va toujours de pair avec un respect des usages du temps et du lieu. C’est en vertu d’une telle sagesse que le musulman européen doit actuellement se laisser complètement modeler par son environnement, tel un caméléon – que ce soit pour son mode de vie ou ses repères mentaux. Seul son cœur doit resté centré avec une vigilance ininterrompue sur Dieu.
La situation difficile du musulman pratiquant en Europe peut de ce point de vue être perçue non plus comme une menace pour la sauvegarde de sa foi mais comme une grâce, au sens traditionnel d’un présent divin, d’une faveur exceptionnelle. Mais il s’agit de bien comprendre en quel sens.
Pourquoi ne sommes-nous plus tenus par Dieu d’accomplir toutes les obligations traditionnelles de l’Islam ?
De nombreuses générations d’immigrés – Maghrébins, Turcs, Pakistanais, Noirs africains – ont pourtant continué de pratiquer en Europe un Islam traditionnel. Pour cette raison, ce sont d’une certaine façon des générations de héros de la foi. Car au milieu des pires difficultés sociales, financières, morales, dans une situation très lourde d’exil affectif et culturel, ils ont continué envers et contre tout de pratiquer un Islam traditionnel avec une foi et une piété qui me commandent le plus grand respect et la plus entière admiration.
Mais leur situation n’est plus la nôtre, n’est pas celle des générations certes issues de cette immigration mais née en Europe, ni celle des convertis. Ils venaient d’un autre monde et le maintien de leur identité, de leur dignité, de leur fierté, impliquait nécessairement cette fidélité à leurs pratiques d’origine. Mais nous, musulmans d’emblée européens, la difficulté de pratiquer l’Islam traditionnel ne peut plus signifier la même chose : les obstacles ne se dressent plus en face de notre identité, car ils font partie de nous-mêmes, ils sont notre milieu naturel et la structure même de notre intériorité. Dès lors, ils doivent être l’enjeu d’autre chose que d’une lutte, le symbole d’autre chose que d’une adversité. Ils doivent devenir le signal d’un temps de réforme radicale de notre foi.
La quasi impossibilité de maintenir telle quelle la pratique traditionnelle – sauf à se marginaliser, et à chercher dans l’Islam le prétexte à une incapacité individuelle de faire face à la société – doit indiquer le début d’une ère nouvelle. C’est en ce sens-là qu’elle est non plus une épreuve, comme elle le fut pour ceux qui nous ont précédés ici, mais une grâce. Nous devons l’interpréter comme le présent divin qui nous délivre des chaînes de la religion, nous délie de ses contraintes, et nous appelle par une faveur sans précédent à puiser directement à la source du génie de l’Islam. C’est ainsi d’ailleurs qu’on peut interpréter une parole du Prophète, selon laquelle il arrivera une époque où « celui qui pratiquera un dixième de la religion sera sauvé ». Cela signifie à mon sens que le musulman de notre temps est celui qui ne rend à Dieu que le culte essentiel. Le dixième de la religion, envisagé ainsi, n’est pas la plus petite partie de dix, mais symbolise l’obligation suprême en laquelle se synthétisent et se résorbent toutes les autres.
Quelle est, en Islam, cette obligation unique, absolument incomparable à la somme des autres ? C’est ce qu’on appelle le Témoignage de foi, Shahada en arabe. Le croyant est ainsi celui qui dit : « Je témoigne qu’il n’y a de réalité qu’Allah, et que Mohammed est son envoyé » - ach hadou anna la ilaha illa Llah wa ach hadou anna Mouhammadoun rassoulou Llah.
On considère depuis l’aube de l’Islam, même si on l’a complètement occulté, qu’il suffit à un homme de prononcer ce Témoignage avec une intention pure, c’est-à-dire avec toute la conviction intime dont il est capable, pour être un musulman à part entière, au même titre que tout autre même le plus savant théologien ou le plus sage mystique. Car toute la puissance de la foi d’un homme tient dans le degré de sincérité et de profondeur de son Témoignage. Cela montre qu’en Islam l’essence est toujours du côté de la plus grande simplicité et qu’on pénètre directement au cœur, tout ce qui s’ajoute au Témoignage n’ayant finalement pour vocation que d’y reconduire et de ramener même le plus grand saint, au moment de sa mort, à sa simple profération.
Qui est le musulman ? Celui qui prononce le Témoignage, qui le garde présent en lui-même en toutes circonstances dans la chapelle du cœur, et le médite en se le répétant intérieurement ou à voix basse (dhikrou Llah : fait de se souvenir de Dieu). La charge sacrée du Témoignage suffit à l’installer dans la présence de Dieu.
Osons donc nous débarrasser de tout ce qui s’ajoute à cela ! Qui seront les musulmans qui le feront ? Où sont-ils, ceux qui s’arracheront à l’habitude de leurs pratiques ancestrales ? Ils seront peu nombreux au début, à comprendre qu’il suffit de porter en soi le Témoignage. Qui sera assez libre, vis-à-vis de ce qu’on lui a appris, et de ce à quoi il s’est lui-même attaché ? Qui saura relativiser la valeur d’actes de piété effectués jour après jour et qui structuraient jusque là son identité religieuse et psychologique ? Qui prendra ce risque de se retrouver presque sans rien en face de Dieu ? Qui saura être musulman par la seule vertu du Témoignage et saura résister alors à la peur de devenir impie et à l’accusation d’hérésie ?
N’ayez pas peur de passer pour des infidèles aux yeux de ceux qui continueront de sacraliser la religion elle-même !
Témoignez de Dieu par le cœur, plus que par les démonstrations de piété !
Mais que signifie ce Témoignage de foi ? Comment en faire voir la grandeur ?
Il dit simplement que tout ce qui existe est une manifestation d’Allah – le nom suprême de Dieu pour les musulmans – autrement dit que toute existence manifeste la présence mystérieuse de l’absolu dans l’éphémère, chaque atome de poussière étant un grain de lumière sacrée.
Le Témoignage ajoute que Mohammed est l’envoyé d’Allah. Comment comprendre l’idée d’un « envoyé divin » ? Et qui est en réalité Mohammed ? Il dit de lui-même, dans le Coran : je suis « une créature semblable à vous». Au-delà donc de son identité historique, il symbolise en réalité l’être humain, cet être humain que nous sommes chacun. Affirmer que Mohammed est l’envoyé de Dieu, dans ces conditions, c’est affirmer simplement que la fonction supérieure de l’homme, dans cet univers, est de proclamer l’unité fondamentale de l’existence en Dieu.
Quand l’homme prononce le Témoignage, il monte en réalité sur le trône que Dieu lui a confié au milieu des êtres. Il dit la loi éternelle de la manifestation divine dans le courant des formes éphémères. Il dit à chaque instant quel visage nouveau de Dieu apparaît dans le monde, le recréant sans arrêt en puisant toujours de nouveaux aspects de lui-même dans l’infinie richesse de son essence.
Le musulman considère cela comme certitude intime. Cela rend-il intolérant ou fanatique ? Doit-il estimer qu’il possède la clé de l’existence, et que ça le rend meilleur que les autres ? Là encore, l’éducation européenne doit jouer un rôle décisif. Elle doit imprégner la conscience spirituelle du principe selon lequel une conviction intérieure, si forte soit-elle, ne peut demander à être érigée en vérité absolue. Et d’ailleurs la véritable foi, chez tous ceux qui l’ont le mieux décrite, est tout entière traversée par le doute, comme si sa force lui venait non pas de sa certitude mais au contraire de sa précarité, de ses lacunes, de son appel douloureux de la présence de dieu.
Selon cette perspective ramenant les choses à leur essence, l’Islam comme simple affirmation du Témoignage, c’est-à-dire rappel de la présence universelle de Dieu et de la fonction de l’homme dans l’être, se distingue complètement de l’Islam comme civilisation. La spiritualité islamique en ce sens se situe au-delà de toutes les formes historiques dans lesquelles l’élément sacré qu’elle véhicule a pu s’investir. Tout ce qui s’ajoute au Témoignage, c’est-à-dire à l’énoncé du lien supérieur qui unit Allah, l’homme et le monde, n’a de valeur que par rapport à lui. La masse des obligations religieuses de l’Islam n’est que l’explicitation de cette parole.
Il faut voir ici tout ce qui sépare le Témoignage des formes prises par la tradition islamique au cours du temps. C’est toute la distance, incommensurable, entre une vérité intemporelle et des existences historiquement déterminées. Le Témoignage est intemporel au sens où il exprime pour le croyant le fondement métaphysique de la réalité. En ce sens, il n’est pas la propriété de l’Islam : il n’est que la formulation islamique d’une vérité qui est au cœur de chaque tradition spirituelle. Son contenu est sans âge.
Mais en quel sens exactement manifeste-t-il le fondement ultime de l’existence ?
Dieu a dit de lui-même par la bouche du prophète : «J’étais un trésor caché, j’ai voulu être connu, alors j’ai créé le monde. » Dieu a donc créé le monde car il voulait contempler la richesse de son essence : le monde est la projection de l’essence d’Allah hors d’elle-même. De ce fait, lorsque l’homme prononce le Témoignage, il réalise ce vœu que Dieu a fait de se connaître, car en disant La ilaha illa Llah – Il n’y a de réalité que Allah – c’est par sa bouche que toute l’existence est ramenée à la seule manifestation de Dieu.
La fonction métaphysique de l’homme, sa raison de vivre, est claire ici : il est chargé – au nom de Dieu lui-même – d’identifier en chaque être le visage particulier que Dieu revêt à travers la forme de cet être. Cette mission confiée à l’homme d’identifier la nature divine de chaque être est ce que l’Islam appelle traditionnellement le « dépôt » - amana. Le Témoin par excellence est celui qui a une conscience immédiate et complète non seulement de l’unité de tous les êtres en Dieu, mais aussi de la place ou du rang exact que chacune de ces choses occupe au sein de la réalité divine. Il réalise ainsi le vœu d’Allah de se connaître lui-même dans le miroir du monde. L’homme Témoin d’Allah est ainsi la mesure de toutes choses, où l’œil de Dieu sur lui-même.
C’est en ce sens qu’on peut dire que le Témoignage est en fait prononcé par Allah lui-même au sujet de lui-même, dans la permanence de sa réalité.
Voilà quoi qu’il en soit le seul sens valable de la notion islamique de califat, qui n’est pas politique mais purement métaphysique : l’être humain est le calife de Dieu dans ce monde et tous ceux où l’essence d’Allah peut se projeter, c’est-à-dire qu’il est celui par l’intermédiaire duquel Allah se connaît. Il est l’intellect divin.
Quand l’homme énonce le Témoignage, et même s’il n’a pas alors pleinement conscience de tout cela, la voix de Dieu qui passe à travers lui le fait sortir du temps et de l’espace, et le transporte au centre du monde, au point de contact entre l’incréé et le créé, là où le mystère de l’essence divine s’insuffle dans la multitude des êtres qui naissent.
C’est ce sens extraordinairement clair de la transcendance de l’existence que l’Islam peut apporter à l’Europe, à un moment où celle-ci, comme nous le déplorons tous, semble saisie d’un grand sentiment d’absurde, de vide et de désespoir. Nous européens, revenus de toutes les illusions, vieux esprits désabusés, désenchantés, sentons actuellement une fatigue immense et un désespoir profond s’emparer de nous : la vie nous apparaît comme une bulle de conscience et de souffrance fragile, dérisoire et inutile, entre les deux néants terribles de notre origine et de notre destination. L’annonce de Nietzsche s’est réalisée : c’est bien à un définitif « crépuscule des idoles » que nous assistons, à une destruction de tous les orients qu’ils soient religieux ou politiques.
Le Coran évoque plusieurs fois le temps où les « montagnes » s’écrouleront, où leur poussière se dispersera, ce qui symboliquement renvoie d’ores et déjà à notre époque d’effondrement des idéologies et de dissémination du sens.
Or l’Islam tel que je viens d’en exhumer l’essence, c’est-à-dire non pas comme religion mais comme simple rappel de la position de l’homme dans l’être, n’est pas un orient de plus, une consolation de plus, qui viendrait prendre ici en Europe la place laissée libre par la disparition des autres. Car toutes ces utopies défuntes proposaient de remplacer le réel par l’idéal : toutes , même les utopies politiques étaient en fait des « religions » au sens étymologique, c’est-à-dire se proposaient de relier notre existence présente, jugée médiocre ou malheureuse, à un ordre de choses supérieur. Or l’homme Témoin de la présence de Dieu dans la multitude des êtres n’a pas besoin de réinventer le monde, ou de se réinventer lui-même. Il n’a pas besoin de substituer à ce qu’il est déjà, et à ce qu’il voit, une existence idéale ou simplement meilleure. Il n’éprouve pas l’envie de se transformer lui-même ou de changer le monde. Car il contemple Dieu dans l’être tel qu’il est. Ca ne fait certes pas de lui un ennemi du progrès et de l’utopie. Mais ça lui épargne de maudire son état présent et sa condition ordinaire. Il trouve en effet Dieu aussi bien dans ses doutes, ses incertitudes, ses peurs…Tout ce que Pascal identifiait comme « notre faiblesse et notre misère ».
En ce sens, L’Islam peut contribuer en Europe à l’avènement d’une nouvelle aube spirituelle, c’est-à-dire d’un nouveau rapport au sacré, auquel on ne demande plus de nous élever au-dessus de nous-mêmes, de nous éblouir et de nous transporter ailleurs, mais qui inscrit l’absolu dans l’existence elle-même. L’Islam du Témoignage peut ainsi montrer à des esprits européens accablés par le cataclysme de la quasi-disparition des remèdes au mal d’exister qu’on peut demander à la transcendance autre chose que d’être une illusion vitale, autre chose que de nous sauver de nous-mêmes. L’Islam peut nous réconcilier avec notre conscience, en nous apprenant à trouver et à contempler dans ce qu’elle a de plus simple et de plus éphémère le lieu même de la manifestation de Dieu.
L’Islam du Témoignage ne propose en réalité aucun divertissement, aucun échappatoire, à notre mal d’exister. Il nous laissera à notre constat lucide d’une existence essentiellement marquée par la difficulté d’être conscience de soi et du monde. Etre Témoin de Dieu, même pour celui qui voit effectivement Allah en toutes choses, ne nous sauvera ni de la maladie, ni de la vieillesse, ni de l’angoisse, ni de la dérision, ni finalement de la mort. Car Dieu prend tous les visages.
Cet Islam nous abandonne à nous-mêmes, à nos incertitudes, à nos contradictions, à notre inachèvement. C’est là sa différence essentielle avec toute religion – qui jure à l’individu qu’il est quelqu’un d’autre que cette petite créature souffrante et hagarde, et qui lui promet une autre existence, dans un autre monde.
La méditation du Témoignage nous installe dans notre position essentielle de regard de Dieu sur lui-même, et désormais le silence absurde de l’univers et la foule toujours inquiète de nos doutes nous troublent sans nous troubler. Elle illumine la faiblesse et la misère de notre âme de telle façon que leur cruauté, sans cesser de nous faire souffrir, pourtant ne nous affecte plus.
Par rapport à cette relation essentielle de l’homme à son destin de Témoin, les obligations religieuses ne sont que des existences historiques. Elles sont nées et ont été codifiées à partir du VIIème siècle de l’ère chrétienne. Or, en tant que telles, elles montrent qu’elles sont par nature soumises au temps, au changement, et n’ont rien d’immortel. Leur sacralité n’est de ce fait que relative ou circonstancielle, et pas absolue : elles ne constituent qu’un ensemble éphémère de contraintes légales – dogmes, rites, morale – dans lesquels la présence et le commandement divins ont pu s’inscrire durant un moment du devenir de l’homme. Elles ne représentent qu’un Islam situé dans le temps comme culte déterminé, tandis que le Témoignage serait le visage pris, en terre d’Islam, par ce qu’on nomme la sophia perennis.
Je propose de considérer que seule cette dimension supérieure de l’Islam s’impose dorénavant à notre conscience spirituelle. C’est la seule qui nous concerne réellement, parce que nous sommes situés au-delà de l’aire de civilisation de l’Islam historique. Notre position géographique elle-même fait de nous, musulmans européens, des hommes de l’essentiel. Et si l’on ajoute à ce facteur spatial un facteur temporel – d’après lequel l’Islam comme religion est maintenant un ensemble de coquilles vides, de formes figées – le sens de notre Islam apparaît encore plus nettement : nous sommes nés trop tard pour que notre foi s’épanouisse dans telle ou telle forme d’une civilisation vivante. Mais cette infortune apparente est en réalité un privilège inouï : celui de nous faire tenir à l’Islam directement et exclusivement par sa semence la plus sacrée.
Je sais que ces questions de temps et de lieu nous paraissent a priori contradictoires avec l’idée de sacré. Car elles renvoient à tout ce qui est relatif, changeant, éphémère, alors que le sacré désigne une réalité absolue et intangible. Mais si, comme l’énonce le Témoignage, le monde est de part en part une manifestation de Dieu, alors celui-ci, qui est l’absolu par excellence, apparaît ici sous la forme de la multiplicité des lieux et des formes, et sous la forme de la succession des temps. Les lieux et les temps sont ainsi les formes et les modes de la présence divine. Chaque époque est un moment d’Allah. A chaque nouveau temps, et à chaque nouveau lieu, correspondent donc l’apparition d’un visage inédit du divin. Chaque terre, chaque conscience, est une nouvelle théophanie.
Voilà pourquoi à l’originalité de notre situation de musulmans européens doit correspondre une forme nouvelle de la présence de Dieu et de son secours – madad.
C’est ainsi la science de l’heure, c’est-à-dire la perception exacte de ce que Dieu fait advenir de lui-même pour chaque temps, qui prévaut ici pour déterminer le contenu de la foi.
Si, comme nous l’avons vu, ce contenu peut être réduit légitimement à la récitation sincère et à la méditation silencieuse du Témoignage de foi par les circonstances du temps présent et du lieu, l’Islam devient alors quelque chose de très facile. Or là encore, cette facilité qui peut paraître un argument impropre à fonder en valeur une spiritualité, possède en réalité une dimension très profonde, ce que je veux expliquer maintenant en guise de conclusion.
Si Dieu n’exige de nous aujourd’hui, pour accéder à sa présence, que l’adhésion sincère au Témoignage, cela peut signifier que la distance qui nous sépare aujourd’hui de lui est presque réduite à néant et qu’il suffit désormais d’un seul pas pour le rejoindre. Voilà encore une caractéristique du temps présent par rapport aux époques précédentes. Car durant celles-ci, l’apparition successive de plusieurs religions et la multiplicité toujours croissante des obligations religieuses indiquaient au contraire l’idée d’un éloignement extrême de la conscience humaine vis-à-vis de Dieu. Le chemin vers lui était long, et la porte étroite. A l’arrivée du dédale des pratiques, il y avait nécessairement peu d’élus.
Mais actuellement, la simplicité du Témoignage, son caractère suffisant, montrent à mon sens que ce temps millénaire des « montées rudes et escarpées », comme disait Platon, est achevé : Dieu n’est plus à rejoindre au terme d’un parcours interminable de purifications, d’ascèses, d’éveils ; il n’y a plus, pour celui qui entretient en lui le Témoignage, de parcours spirituel supplémentaire à effectuer, de voyage intérieur long et incertain à entreprendre. Le temps de la difficulté, de la lutte, de l’action, de l’exil loin de Dieu, est terminé, et une époque de miséricorde s’avance, comme le monde n’en a jamais connu depuis l’aube des religions – puisque celles-ci ne sont apparues que comme autant de moyens de rétablir une proximité perdue avec Dieu. Cette intimité divine immédiate, accessible par le seul Témoignage, est le signe d’un temps nouveau pour la foi, peut-être sans précédent dans les périodes historiques. Le Témoignage nous appelle à faire à nouveau l’expérience spirituelle du premier Adam, qui percevait Dieu spontanément.
Ce qui était perdu et scellé – la présence immédiate et totale d’Allah, la restauration de la fonction de l’homme comme Témoin de cette présence, la justice et la paix qui accompagnent l’accomplissement de cette fonction – me semble sur le point de redevenir visible, comme une lumière émerge des profondeurs où elle était enfouie. Ce qui s’était retiré dans la caverne profonde du cœur – notre royauté d’intendants d’Allah – remonte à la surface de nos consciences : le Coran parle ainsi d’un temps où « le contenu des cœurs est exposé en pleine lumière ». Ce qui était inaccessible, ce royaume de la vérité dont seuls de rares sages, saints et prophètes parvenaient à trouver le sentier, est aujourd’hui sur le point d’apparaître au grand jour. L’intérieur est en passe de devenir l’extérieur. Voilà, je l’espère, la grâce du Témoignage pour le temps présent.
Paru dans Le Monde, 15 février 2005
Manifeste pour un islam européen
Gilles Kepel a fait paraître dans l’édition du journal Le Monde du mardi 2 novembre un article décisif, montrant clairement que l’islam vécu en Europe n’est pas encore un islam d’Europe. L’auteur du récent Fitna, guerre au cœur de l’islam expliquait en effet que cet islam de l’ouest n’a pas encore choisi entre les deux destins inverses qui se présentent devant lui : soit une réelle « européanisation de cette religion », dans le sens d’un « aggiornamento à valeur exemplaire pour le reste du monde », soit un rôle de « tête de pont » de l’islamisme, visant une nouvelle « expansion islamique sur le sol européen ».
Je me suis demandé immédiatement comment les représentants de l’islam en Europe et la communauté dans son ensemble, et particulièrement ici, en France, allaient réagir à ce texte de Gilles Kepel : allions-nous savoir répondre à cet appel qui nous alerte sur l’urgence à nous doter d’une identité propre, indépendante et novatrice vis-à-vis de l’islam traditionnel ? Trois mois sont passés… Et jusque là, silence radio ! Les débats en cours continuent…
C’est pourquoi je prends la plume aujourd’hui pour demander haut et fort : mais qu’attendons-nous pour définir solennellement et promouvoir enfin devant la conscience publique européenne une identité propre de l’islam d’Europe ? Pourquoi tardons-nous si dramatiquement à nous distinguer et nous désolidariser des deux cancers de l’islam que sont l’intégrisme violent et le conservatisme rétrograde ? Qu’attendons-nous donc pour donner aux Etats et aux peuples d’Europe les garanties nécessaires pour qu’ils nous accordent enfin leur pleine confiance ? Ne voyons nous pas le scepticisme qui grandit à notre égard, l’incompréhension qui grandit en même temps que la peur, le rejet qui menace ? Je suis désolé de le dire, mais nous ne faisons toujours rien pour mériter la confiance. Il y a dorénavant urgence, pour nous musulmans européens, d’énoncer les principes spirituels, philosophiques, politiques et moraux d’une identité musulmane européenne singulière et autochtone.
Car cela n’est toujours pas fait, quoi qu’on en pense. Nous ne savons toujours pas qui nous sommes, c’est-à-dire quelle est notre façon propre d’être musulmans. Nous n’avons pas encore produit l’effort décisif pour déterminer qui nous sommes et quel islam nous voulons. Farhad Khosrokhavar s’interrogeait il y a deux ans sur l’émergence d’une opinion publique musulmane en France1. Force est de le constater, pour l’instant il n’y a pas de conscience de soi de l’islam en Europe. Ne nous étonnons pas, dès lors, que les sociétés européennes où nous vivons restent dubitatives à notre égard, se demandant encore et toujours ce qu’un musulman européen peut avoir de réellement différent de son frère oriental. Nous n’avons pas encore donné à nos concitoyens la preuve de notre réelle et sincère appartenance à la modernité européenne.
D’aucuns soutiennent qu’il faut au contraire « désislamiser le débat », c’est-à-dire admettre que le problème des populations musulmanes d’Europe n’est pas la religion islamique mais leurs conditions sociales et économiques d’existence, faites de précarité, d’exclusion, de discrimination. Il est vrai que les Etats européens, soit ne se sont jamais préoccupé d’intégration, soit l’ont complètement ratée. Mais tout en luttant pour la reconnaissance et la résolution de ces grandes difficultés vécues par les populations musulmanes, nous ne devons pas nous laisser distraire d’un problème majeur qui est bel et bien celui de l’islam, qui continue d’être si figé dans le passé qu’il n’offre à ceux qui sont enracinés dans cette culture aucun moyen de s’adapter pleinement dans la modernité. S’il faut donc peut-être savoir à certains moments « désislamiser le débat », il faut en même temps le « réislamiser », c’est-à-dire exercer sur l’islam une action critique qui le dépouille de son archaïsme et ouvre une nouvelle page de la Révelation coranique, donnant aux musulmans des repères pour le temps présent.
Trois évolutions sont en cours dans ce sens, mais elles me paraissent très insuffisantes :
1. On dit que l’islam en Europe fait sa « révolution silencieuse », c’est-à-dire que les pratiques cultuelles et culturelles de l’islam sont de moins en moins conservatrices et se métamorphosent d’elles-mêmes, lentement mais sûrement. Or il ne suffit pas que les musulmans européens « bricolent » un nouvel islam, selon l’expression répétée si souvent. Chacun fait bien en effet « ce qu’il peut » pour harmoniser tant bien que mal ses pratiques et ses coutumes au contexte occidental. Mais il ne faudrait pas prendre ces « petits arrangements » avec la loi islamique, ces « compromis » trouvés dans le milieu scolaire ou professionnel, ces débats anecdotiques sur le foulard, l’abattage rituel des moutons, etc. pour autre chose que des solutions provisoires. En réalité, ces improvisations sans statut reconnu, sans fondement philosophique ou théologique, sont incapables à elles seules de doter les musulmans de la nouvelle identité religieuse dont ils ont besoin ici2. Nous ne nous en tirerons pas avec ce genre d’expédients.
2. Il y a des institutions représentatives de l’islam, ou tout au moins des représentants plus ou moins officiels de l’islam dans chaque pays européen. Mais qui croit encore qu’ils sont des catalyseurs de progrès ? Il ne suffit pas que ces personnalités ou ces institutions sachent réagir selon les valeurs de l’Europe dans des circonstances exceptionnelles - je pense à la réaction des dignitaires des islams français ou britanniques lors des prises d’otage en Irak – pour retomber aussitôt après dans le conservatisme et l’ambiguïté. Pour l’heure, les représentants officiels de l’islam en Europe se sont contentés d’être les gestionnaires intéressés d’un culte figé et les ambassadeurs à peine occultes d’intérêts étrangers. Ils n’ont pris aucune initiative d’envergure visant à repenser l’islam selon les exigences spécifiques de la situation européenne. Ils n’ont pas vu, ou pas voulu voir, que leur responsabilité première était d’inventer et de proposer à ceux qu’ils sont censés représenter une nouvelle façon d’être musulman en accord avec le contexte social et culturel européen.
3. Plusieurs intellectuels (Rachid Benzine, Malek Chebel, entre autres) proclament l’existence d’un « islam des Lumières ». Mais pour l’heure force est de déplorer que ce beau nom reste sans contenu suffisant. La plupart des travaux proposés ici ou là ne recèlent pas la capacité d’invention, l’audace et la force conceptuelles, théologique et philosophique, qui permettraient à l’islam européen de produire une nouvelle culture islamique. Il est significatif que l’appel à de « nouvelles interprétations du Coran » ne donne jamais lieu à un véritable examen critique du texte…Hormis chez Youssef Seddik3, qui s’est engagé dans une démythification du texte coranique, ou chez Ghaleb Bencheikh, qui a le courage de déclarer « obsolètes » les versets discriminatoires à l’égard des femmes. Mais il faut d’urgence s’engouffrer dans la brèche en osant dire une fois pour toutes en déclarant caducs tous les versets incompatibles avec les valeurs des Droits de l’homme : versets discriminatoires non seulement contre les femmes, mais aussi les juifs, les chrétiens, les non croyants, ainsi que l’ensemble des versets guerriers appelant à la violence et au jihad.
Sur ces trois points essentiel, je ne trouve pas grand chose qui signale de manière forte aux sociétés européennes que l’islam vécu ici est bel et bien entré de plain-pied dans une nouvelle phase, de rupture et de création. Ni mieux ni plus mal que dans l’ensemble du monde arabo-musulman, l’islam en Europe se cherche une nouvelle identité dans ce que Dariush Shayegan appelle « l’entre-deux », c’est-à-dire le « ni-ni », ni tradition, ni modernité, mais un à peu près, une valse-hésitation faite de contradiction, d’ambiguïté et de tâtonnement, alors que nous aurions ici les moyens d’aller bien plus loin qu’ailleurs où la parole est moins libre ! Ne percevons-nous pas l’impatience à notre égard de la société qui nous entoure et qui attend – enfin - un geste décisif et solennel de notre part. Quel geste ? Un engagement sans ambiguïté, massif et définitif, en faveur d’un islam complètement refondé selon les valeurs de notre terre d’Europe : la liberté de conscience, l’égalité des sexes, la tolérance, la laïcité. Voilà ce qui pourrait –enfin – légitimer l’islam dans nos sociétés européennes.
C’est pour donner une voix à un islam du changement, encore muet et inconscient de lui-même, et pour donner un statut spirituel et philosophique à cet islam des Droits de l’homme, que je voudrais lancer ici un appel de rassemblement solennel à tous mes coreligionnaires de bonne volonté. Je leur propose de se rallier à ce que j’appelle la Déclaration du musulman européen, qui pourrait faire l’objet d’une vaste pétition, et dont voici les trois grands principes :
1. Refonder tous les principes de l’islam, y compris les prescriptions de la loi religieuse et la lettre du Coran, à la lumière des Droits de l’Homme. Ne rien laisser hors de portée de l’esprit critique. Déclarer caducs tout élément du texte sacré, de la pratique, des coutumes, qui serait en contradiction avec les valeurs de liberté individuelle, d’égalité des sexes, de laïcité, de tolérance entre les peuples et les religions. En quelques mots : affirmer le droit de chaque musulman à choisir lui-même le contenu de son identité musulmane, qu’il soit pratiquant ou non, croyant ou non (reconnaître pour cela que l’identité musulmane peut être culturelle et non religieuse, qu’on peut être de plein droit athée de culture musulmane), refuser toute imposition d’un soi-disant « vrai islam » ou islam officiel qui viendrait des imams, des théologiens, des représentants institutionnels ; affirmer que les femmes sont les égales des hommes en tous points, bannir les habitudes de domination masculine et éradiquer par une éducation appropriée tout comportement machiste ; affirmer que nous reconnaissons la laïcité comme une valeur universelle, et non une lubie française4 ; affirmer que tous les êtres humains sont nos frères et nos égaux, en éliminant toute idée de supériorité des musulmans sur les autres, toute idée que l’islam, en tant que dernière révélation historique, viendrait « abolir » les précédents messages religieux, et en éliminant toute trace d’animosité envers les juifs, les chrétiens, les athées.
2. Privilégier en toutes circonstances, dans tout acte et tout discours, un islam profondément respectueux de l’environnement culturel européen. S’interdire tout type de revendication ou d’action qui ferait du musulman un « cas à part » dans la société globale. Obéir aux règles qui s’appliquent à tous. S’imposer à soi-même une civilité exemplaire, ce qui passe par une attitude de discrétion, de modération, de tolérance, de respect de la différence. Respecter les lois de l’Etat de droit avec la conviction profonde qu’elles donnent à chacun les moyens et les garanties de vivre selon ses convictions. Cela ne signifie pas que l’islam doive devenir « invisible », simple affaire privée. Mais sa visibilité légitime (droits publics d’expression, d’association, de réunion, de culte) doit veiller à ne jamais dégénérer ni en affichage ostensible ni en communautarisme. Non à l’affichage ostensible : bannir tout discours, signe, attitude, manifestant dans l’espace public une identité culturelle susceptible de provoquer l’incompréhension d’autrui, d’exciter des réactions de rejet. Non au communautarisme : refuser d’entrer dans une logique de revendication de « droits spéciaux » pour les musulmans, et refuser tous les cloisonnements visant à instaurer une sorte de « développement séparé » pour la population musulmane. Créer une communauté plurielle, au sein de laquelle chacun soit éduqué selon l’idée que toutes les différences (intra et extra communautaires) forment une humanité en symbiose, c’est-à-dire où chaque différence est complémentaire des autres.
3-Refuser toute idée de jihad (guerre prétendument sainte) et de violence. L’islam européen sera celui de la paix ou ne sera pas. Plus précisément, il doit enfanter en lui-même, à travers ses conduites et ses discours, une réconciliation concrète et vivante des valeurs modernes et musulmanes. L’hypothèse du choc des civilisations doit trouver son démenti dans notre capacité quotidienne à harmoniser la culture musulmane et la culture européenne. La responsabilité des musulmans européens est ici engagée : c’est à nous qu’il revient d’être les adversaires les plus résolus du jihad engagé par les fanatiques; à nous qu’il revient de prouver en acte que l’opposition entre modernité et islam n’a rien d’absolu. Pour cela, il nous faut travailler sans relâche à « compatibiliser » les valeurs des deux mondes, avec cet objectif unique de donner à la « dignité de la personne humaine », valeur la plus précieuse de la civilisation, une richesse et une force plus grande en associant à son service toutes les réserves humanistes des Lumières et du Coran.
Abdennour Bidar
1 In L’avenir de l’islam en Europe, Balland, 2003
2 Je développe ce point de vue dans un petit article de la revue Esprit du mois de novembre 2004, sous le titre « Islam de l’Ouest »
3 Nous n’avons jamais lu le Coran, L’Aube, 2004
4 L’air du temps multiculturaliste arrange bien un islam conservateur qui voudrait s’en servir pour éviter d’avoir à se réformer.
Voici un entretien accordé il y a quelques mois au site Oumma.com à propos de la parution de mon second livre Self islam :
lundi 4 décembre 2006
Oumma.com : Lors de votre intervention sur France culture, on aurait tendance à s’accorder avec Abdelwahab Medded (1) sur la singularité de votre Islam que vous qualifiez à juste tire de Self Islam. Vous êtes de mère auvergnate convertie à l’Islam (soufi), pouvez-vous nous parler brièvement de votre difficulté de vous approprier le signifiant musulman souvent stigmatisé comme élément identitaire de l’immigration post-coloniale ?
Abdennour Bidar : « Singularité » de mon islam, en effet, étrangeté de ma situation personnelle, puisque cet islam me fut transmis par ma mère française convertie à la fin des années soixante. Je suis donc « né musulman » hors de tout contexte culturel islamique, au cœur de la France profonde, à Clermont-Ferrand précisément. Nous vivions notre islam sur une sorte d’ « île de piété », très isolés : sans soutien extérieur, ma mère nous apprenait la lecture de la langue arabe, celle du Coran… Je me souviens encore d’avoir appris toutes les petites sourates de la fin en faisant la vaisselle avec elle !
Mais je voudrais dire tout de suite que cette situation, tout en étant singulière, est pourtant très classique : tous les musulmans de France, même si la plupart sont d’origine immigrée, se trouvent aussi dans cette position d’entre-deux, entre deux cultures, deux identités… Vous parlez de « signifiant musulman », et regrettez qu’il soit assimilé à un simple « élément identitaire de l’immigration post-coloniale », autrement dit qu’un certain nombre de Français continuent de croire que les musulmans d’ici vivent encore comme vivaient les peuples colonisés naguère, selon les coutumes et les mœurs d’un bled du XIXème siècle ! L’image du musulman en France, dans la conscience et l’inconscient collectifs, tarde à évoluer.
Certains continuent de se le représenter comme un « étranger », au sens fort et péjoratif : un « barbare » radicalement différent et avec lequel on ne peut communiquer qu’avec les plus grandes difficultés ! Quel musulman, pourtant né ici, aussi français que n’importe quel autre, ne s’est jamais vu demander « Et chez vous, comment ça se passe… » comme si l’on s’adressait à un membre d’une tribu primitive fraîchement sortie de l’Amazonie ! Il est tant que la France comprenne que ses musulmans ne sont pas des « indigènes importés ». Que l’identité musulmane est devenue multiple, comme toute identité française d’ailleurs, pays de mélanges et d’immigration.
L’identité des musulmans de France est désormais infiniment complexe, diversifiée. Nous sommes tous des « musulmans atypiques », originaux, singuliers, différents les uns des autres parce que chacun se rattache à la culture musulmane d’une façon qui lui est propre : les uns par une piété exemplaire, les autres en gardant simplement des principes de vie (comme le jeûne du Ramadan, le fait de ne pas boire ni manger de porc), les autres encore en se disant seulement « croyants » ou simplement « musulmans de cœur »…
De notre côté, acceptons toutes ces différences entre nous, n’intériorisons plus l’image d’un islam unique d’un seul « vrai islam », « bon islam », « vrai musulman », « bon musulman ». C’est ce que j’appelle l’acceptation du Self islam, de la façon la plus positive : un islam du self, islam du soi, islam du choix, islam personnel, qui est la fidélité que chacun choisit de conserver à notre héritage commun. Plus largement d’ailleurs, cette diversification de l’islam et des musulmans n’est-elle pas toute l’histoire de notre civilisation, qui a rencontré sur son chemin tant de cultures différentes et qui s’est acclimatée sous tant de climats, de l’Indus à Al Andalus ?
Il y a toujours eu, écrit l’historien Charles Bulliet, un génie extraordinaire de l’islam à se régénérer par ses frontières, c’est-à-dire à retrouver une dynamique permanente grâce à tous les « musulmans des bords », qui sont obligés d’adapter leur islam à de nouvelles conditions de vie, et de le confronter à d’autres visions du monde.
C’est pourquoi je crois que nous musulmans occidentaux, installés au cœur et à la pointe de la modernité, de ses formidables acquis mais aussi de ses terribles échecs, nous pourrons être demain l’avenir de l’islam, c’est-à-dire ceux qui réalisent en eux-mêmes, dans leur vie, dans leur cœur, une conciliation, pacifique et harmonieuse, entre l’Orient et l’Occident. Montrons que nous sommes en train de passer au-delà de cette opposition, et que nous inventons un monde nouveau qui n’est plus ni l’Orient ni l’Occident, mais le produit de leur synthèse et de leur dépassement…
Oumma.com : Vous relatez la difficulté d’être admis autant chez les jeunes français d’origine maghrébine avec qui vous ne partagez pas la langue d’origine, et la difficulté chez les non-musulmans d’accepter votre prénom Abdennour. Cette expérience a-t-elle été décisive dans votre recherche identitaire ?
Abdennour Bidar : Dans mon livre, je parle de mon prénom, Abdennour. J’y tiens beaucoup, même s’il n’a jamais été très facile à porter : personne autour de moi ne comprenait que je puisse m’appeler Abdennour alors que j’ai un type physique européen, et depuis mon enfance je ne compte plus les situations de quiproquo, de perplexité et de rejet… Je raconte dans le livre quelques unes de ces situations tragi-comiques où mon interlocuteur se demandait à quel drôle de « zèbre » il avait affaire !
Tous ceux qui ont un prénom et un nom d’origine étrangère, et qui ont en plus un type physique non européen doivent parfaitement comprendre de quoi je parle, et quelle souffrance cela peut être… Et la force que cela peut donner, en même temps. Je me suis toujours nourri spirituellement de mon prénom, je l’ai médité longuement, des heures durant, des années durant depuis ma plus tendre enfance. Abdennour, « serviteur de la Lumière »… Quand je me concentre sur moi-même, sur mon être intime, je vois un enfant prosterné dans la lumière, une lumière qui l’environne et le traverse.
Puis cet enfant se relève, s’agenouille, et la lumière alors entre dans son cœur, et vient s’y abriter. Grâce à cette méditation profonde sur mon nom, une vision remonte aujourd’hui en moi comme une source qui aurait enfin trouvé un point d’où elle peut jaillir. Dans cette vision, je perçois mon cœur comme cette « niche » dont parle le Coran : « Allah est la lumière des cieux et de la terre ! Sa lumière est comparable à une niche où se trouve une lampe, la lampe est dans un verre ; le verre semblable à une étoile brillante.
Cette lampe est allumée à un arbre béni : l’olivier, qui n’est ni d’Orient ni d’Occident et dont l’huile est près d’éclairer sans que le feu la touche. Lumière sur Lumière… Nouroun ‘ala Nour… » (XXIV, 35). Si je vous décris ce rapport intime à mon nom, dans des termes qui paraîtront peut-être un peu trop mystiques à certains lecteurs, c’est que je déplore que dans toutes les discussions sur l’islam cette dimension purement spirituelle ne soit quasiment jamais évoquée. Or pour moi l’islam est avant tout une vie spirituelle, une expérience intérieure, une rencontre avec le mystère de l’existence. Il n’y a pas que le bouddhisme qui soit une école de sagesse !
Or beaucoup de débats voudraient réduire l’islam à des questions d’un autre ordre, géopolitiques, sociales, identitaires, etc. Certains réclament ainsi de « désislamiser » le problème de l’islam ! D’autres encore voudraient le réduire à des questions de « forme » : faut-il s’habiller comme ceci ou cela, etc. Or je crois que nous musulmans avons tout à gagner à nous concentrer, à nous recentrer, sur cette dimension spirituelle dans ce qu’elle a de plus profond.
Vis-à-vis de cette priorité, que l’une mette un voile, que l’autre n’en mette pas, que l’un prie cinq fois par jour, et l’autre non, que les uns soient conservateurs et les autres réformistes, est secondaire ! J’aimerais que nous nous rassemblions tous, sans exclusion, sans jugement, autour de cette méditation sur ce qu’il y a au plus profond en nous-mêmes. Que l’islam apparaisse aux yeux du monde comme une école de connaissance de soi et de l’homme, une éducation du regard intérieur, une science du rapport à l’intime du coeur.
Oumma.com : Dans votre livre, vous soulignez la sagesse de votre grand père athée, communiste. Vous retenez de lui un amour indéfectible à l’humanisme. En tant que musulman, que signifie la notion d’humanisme ?
Abdennour Bidar : L’islam, comme les deux autres monothéismes, est un berceau de l’humanisme européen. Celui-ci se définit en effet comme « discours exaltant la grandeur et la dignité de l’homme ». Or le Coran recèle, de ce point de vue, de véritables trésors, hélas peu explorés par la méditation des uns et des autres. Il y a beaucoup à écrire sur ce point, en deux directions : d’abord, pour montrer que l’islam forme avec le judaïsme et le christianisme une seule et même « matrice » de l’humanisme européen – le monothéisme entier est en son principe, comme le disait jadis Henri Corbin, un « personnalisme », c’est-à-dire une vision du monde qui place l’homme au centre ; ensuite, pour montrer que cet humanisme monothéiste pourrait être une ressource formidable pour l’humanisme occidental, qui est moribond.
Je prépare actuellement un ouvrage sur la question. Dans le cadre restreint de cet entretien, je voudrais prendre un seul exemple de l’humanisme coranique, dont l’analyse me paraît particulièrement importante. Dans la sourate Al Baqara - ce sont les versets 31 à 34 - Allah dit avoir « appris à Adam le nom de tous les êtres » et demande ensuite aux anges de se prosterner devant Adam – ce que tous font sauf Ibliss.
Deux significations symboliques majeures peuvent en être tirées. D’abord, Adam est reconnu comme possédant ce qu’on peut appeler « l’intelligence universelle », qui comprend la raison, la rationalité – l’intelligence scientifique qui nous permet de connaître l’univers par ses causes matérielles – et l’intellect, que les grecs appelaient le noos, que les soufis appellent le ‘aql – qui nous permet de contempler l’univers non plus par ses causes matérielles, mais par son principe spirituel.
Ce principe étant en réalité ce que nous musulmans appelons la Miséricorde, le souffle du Miséricordieux (Nafas-a-Rahman) et que les chrétiens appellent l’Amour. C’est là que se situe, premièrement, l’humanisme de l’islam : dans la description d’un être humain capable de voir l’existence, l’univers, de façon aussi complète et profonde. Et selon la suite du verset, de mériter à partir de là que les anges se prosternent devant lui ! Ce qu’il faut entendre comme une véritable révolution dans l’univers religieux : voilà en effet un texte, le Coran, où Dieu lui-même demande aux anges de se prosterner non pas devant lui, leur créateur, mais devant une créature, l’homme formé de pauvre argile !
Peut-il y avoir manifestation d’humanisme plus éloquente ? La grandeur de l’homme est ici couronnée par le geste de Dieu. Il y aurait bien des réflexions à en tirer, et j’invite chacun à méditer cela pour lui-même. Quel est le sens profond de cet ordre de Dieu : « Prosternez-vous devant Adam » ? Que nous dit-il de l’homme ? Cela fait partie à mes yeux des sagesses de l’islam qui n’ont pas encore été comprises et exploitées, comme si le regard de Mohammed s’était posé là en un point du temps qui se situe encore très loin devant nous… Ou très proche, tant ce que nous vivons aujourd’hui semble nous rapprocher de cette sagesse et de ses promesses.
Dans un contexte, qui plus est, où nous avons plus que jamais besoin de régénérer l’humanisme en général : l’homme moderne, post-moderne, ne sait plus quoi faire de lui-même, ne sait plus en quoi consiste sa dignité, et ne sait plus donner de sens à sa vie. Or il y a dans cette simple parole du Coran, dans cette simple indication – « Prosternez-vous devant Adam » - un « sens de l’homme » dont la civilisation humaine pourrait aujourd’hui tirer profit pour sortir de la crise de l’humanisme. A condition de savoir en extraire le sens dont nous avons besoin, et qui sommeille encore dans le secret du verset.
Oumma.com : Durant votre adolescence, vous éprouvez la difficulté de choisir entre l’Orient et l’Occident au sens où l’entend René Guénon. L’Orient islamique spirituel auquel vous êtes attaché sous l’influence incontestable du soufisme, et l’Occident où vous êtes admis à l’école normale supérieure, temple « profane » de l’université française. Votre Self Islam est-il une réponse intellectuelle à ce dilemme Orient/ Occident ?
Abdennour Bidar : Self islam ne veut pas dire « islam à la carte », « islam en libre-service ». C’est un islam de la responsabilité personnelle, fondé sur une seule question : « Dans l’héritage de ma tradition, de quoi ai-je personnellement besoin, ici et maintenant, pour continuer à me sentir pleinement musulman ? » Je crois que seule une telle question – que chaque individu de culture musulmane est appelé à se poser - peut ouvrir la voie d’un islam compatible avec le principe de liberté individuelle, de liberté de conscience.
Non pas : que disent les docteurs, les oulémas, les imams, mes parents, mes oncles, mes sœurs, mes frères, etc. Leur avis peut être écouté, mais en dernier ressort que me dit ma propre conscience ? Que me dit mon propre cœur ? Comment vivre ma foi, ma culture pour être en accord avec moi-même ? Pour être fier de mon identité, en accord aussi bien avec elle et avec le monde, sans conflit intérieur ni extérieur ? C’est par cette voie de l’interrogation personnelle et de l’autonomie spirituelle que chacun peut échapper au poids de la tradition, et en même temps conserver la maîtrise de sa vie, ne pas se laisser emporter ni par l’oubli, l’indifférence, à sa culture d’origine, ni à l’autre extrême par le repli sur des conceptions « toutes faites » de l’islam.
Que chacun dise sereinement « je pratique le self islam », ce qui veut dire : je n’agis pas de façon aveugle, je ne suis soumis à personne, je fais mes propres choix, je n’ai pas abandonné ma tradition, mais je ne suis ni son esclave, ni celui des coutumes familiales, ni de l’imam du quartier, ni des prédicateurs du Moyen-Orient qui voudraient me dicter ma conduite par parabole. Voilà à mon sens comment l’islam peut entrer de la façon la plus intelligente dans la société globale où la valeur principale est justement le libre choix par chacun de son mode de vie, de ses mœurs – dans la limite du respect d’autrui.
Le self islam n’est donc pas du tout un « nouvel islam », mais une façon de vivre l’islam qui réalise l’accord entre deux impératifs : l’impératif de fidélité à notre héritage, l’impératif d’adhésion au principe de liberté de conscience. Avec le self islam, le dilemme Orient-Occident tombe de lui-même, puisque d’une part l’islam adopte le principe majeur de l’Occident – la liberté absolue du choix personnel – et d’autre part ne se perd pas lui-même – puisque le musulman continue de mener une vie spirituelle, et même la plus consciente, la plus approfondie, la plus responsable qui soit. « Pas de contrainte en religion », combien de fois faudra-t-il citer ce verset pour nul ne soit plus tenté d’imposer aux autres musulmans un seul islam, une seule façon d’être musulman ?
La liberté individuelle a toujours existé en islam, certes. Mais aussi, reconnaissons-le, la pression du groupe, le jugement des autres. Et aussi l’habitude de croire, profondément enracinée en chacune de nos consciences, que le véritable islam est l’obéissance à tout ce que le Coran et la Sunna nous ont transmis, et que les théologiens-juristes ont développé au sein de chacune des grandes écoles juridiques, puis que des générations d’oulémas et d’imams ont imposé, relayés eux-mêmes par la fixation des coutumes.
Ne confondons plus la parole de Dieu avec ce que des siècles d’interprétation humaine lui ont fait dire ! Ne rejetons pas tout cela, mais posons-le sereinement devant nous : droit personnel d’inventaire, devoir personnel de choix. Vis-à-vis du dogme, de la loi (shari ‘a), et de tout ce que l’islam range selon cinq catégories (l’obligatoire, le recommandé, le permis, le déconseillé, l’interdit), que chacun exerce sa responsabilité personnelle, selon la parole coranique « Allah n’impose à chacun que ce qu’il peut porter » (II, 286).
Liberté ne veut pas dire facilité. Liberté ne veut pas dire suppression de la loi – mais intériorisation. Intériorisation du rapport à la loi : c’est de l’intérieur de ma propre conscience spirituelle que la voix d’Allah me parvient, c’est à partir de ma propre liberté spirituelle que je réponds à la sollicitation d’Allah. Que chacun détermine ainsi son propre rapport au dogme et à la loi, selon un critère primordial : de quoi ai-je personnellement besoin pour me sentir en paix ? Avec toutes les questions subsidiaires, et que notre responsabilité, là encore, ne saurait éviter : si je suis en milieu occidental, qu’est-ce qui est compatible avec l’extérieur ? Qu’est-ce qui risque de provoquer l’incompréhension des non-musulmans ? Comment éviter de déclencher l’hostilité ? Comment agir de la façon la plus authentique et pacifique à la fois ?
Personnellement, avec les non-musulmans, je ne me conduis jamais en partant du principe « voilà ma différence, accepte-là », mais toujours en me demandant d’abord « que peut-il comprendre et accepter de ma différence, et comment trouver le moyen de faire malgré tout monde commun avec lui, comment trouver ou constituer des valeurs, des principes partagés ? » Non pas imposer sa différence, ni à l’autre extrême l’abandonner ou la dissimuler, mais se demander si elle est tolérable pour l’autre.
Oumma.com : Votre expérience du soufisme semble marquer par les désillusions de votre initiation. Le schème Maîtres/ Disciples (2) a-t-il aliéné votre liberté ?
Abdennour Bidar : Le soufisme est une exceptionnelle tradition de sagesse, que j’ai fréquentée assidûment pendant sept ans. Comme je le raconte dans le livre, j’ai pu mener grâce à cette voie une vie mystique très « active », et renouer aussi avec l’enseignement de ma mère, qui m’avait déjà ouvert à la connaissance approfondie de certaines des doctrines métaphysiques les plus profondes de l’islam, à travers la méditation de ses plus grands saints et sages, Ibn Arabi, Rumi, Ibn Ata Allah, et plus près de nous le sheikh Al Alawi ou le pakistanais Mohammed Iqbal.
J’ai reçu l’enseignement de ce que les soufis appellent un maître vivant, qui vit au Maroc. Ce furent des années de formation d’autant plus riches que je menais en parallèle des études elles aussi très approfondies de philosophie européenne : je suis entré à l’Ecole Normale Supérieure, j’ai eu une maîtrise à la Sorbonne, et enfin j’ai passé l’agrégation de philosophie – discipline que j’enseigne aujourd’hui. Je précise tout cela par rapport à votre question sur la « désillusion » : en réalité, c’est des deux côtés que je l’ai subie.
Je me suis rendu compte en effet que les deux sagesses, la sagesse spirituelle du soufisme et la sagesse rationnelle de la philosophie, étaient en crise profonde… Pour des raisons différentes, et à travers des symptômes différents, que j’analyse dans le livre. A tel point qu’au bout de toutes ces années d’étude et de recherche, je me suis retrouvé « les mains vides », dans un état de grand désarroi. J’avais l’impression d’appartenir à deux cultures – occidentale et musulmane – arrivées au bout de leurs possibilités, deux traditions « essoufflées », épuisées. Deux cultures qui n’arrivent plus à nourrir leurs héritiers.
La sagesse soufie me paraissait en effet desséchée, même si elle produit encore quelques effets remarquables sur les cœurs et les consciences. Comme dans d’autres parties de l’islam, je fis l’expérience de l’obéissance aveugle, du conservatisme, de la référence à un passé disparu qui devient un poison paralysant pour le présent. Et du côté de la philosophie occidentale, je fis l’expérience tout aussi décevante d’un athéisme borné, d’un rejet et d’une ignorance totale de la dimension spirituelle de l’existence.
Même si, là aussi, quelques personnalités exceptionnelles continuent de transmettre un enseignement profond. Mais chez les plupart de ces philosophes, comme dans tout l’Occident d’ailleurs le sens du sacré me semblait avoir totalement disparu… C’est pourquoi d’ailleurs je suis un peu réservé vis-à-vis de l’expression « islam des Lumières » : si c’est pour promouvoir un islam vidé de sa dimension spirituelle, réduit à une simple « culture », je ne suis pas d’accord ; en revanche, si cela désigne un islam qui serait à la fois « spiritualité » et « culture », aucun problème.
Pour résumer donc : du côté soufi un sacré fossilisé, du côté de la philosophie un sacré volatilisé. C’est pour cela qu’après cette expérience de la voie soufie, j’ai eu le sentiment que je ne pouvais plus compter que sur moi-même, et repartir de ce que j’avais déjà pu trouver en moi, uniquement en moi, depuis mon enfance… une sagesse personnelle. Je ne sais pas si je l’ai trouvée, ce n’est pas à moi de le dire sans doute. Aujourd’hui, cependant, je me sens libre : libre dans mon islam, libre dans ma vie, une liberté construite à partir de la Shahada, que je me suis répétée sans arrêt pendant les années de solitude et de retrait. « Il n’y a de réalité qu’Allah », voilà ce qui me rend libre, parce que je n’ai rien à craindre du monde, ni des autres : tout est un visage de l’Unique, toujours Présent, seul Présent en la diversité des êtres.
Oumma.com : Vous développez l’idée d’un Islam de liberté comme seul remède à l’Islam identitaire qui se profile de nos jours sous le prisme exclusif de l’orthopraxie. A l’heure où nous assistons à un désenchantement du monde, les manifestations identitaires du religieux en Islam annonceraient-elles sa perte ?
Abdennour Bidar : La « perte » de l’islam ? Certes, notre tradition souffre de lourdes manifestations de repli, et de terribles accès de violence. A nous de travailler pour qu’une autre façon d’être musulman triomphe. C’est désormais la responsabilité partagée des intellectuels musulmans, mais aussi de tous ceux qui vivent un islam modéré, ouvert. Je voudrais un peu insister là-dessus, sur cette notion de responsabilité partagée. Depuis que j’écris sur l’islam, que je publie des articles, des tribunes, des livres, je me sens souvent bien isolé.
D’autant plus que souvent les médias me disent « vous êtes une exception », « il est rare de trouver un musulman aussi ouvert ». Or je crois que nous sommes très nombreux, en réalité, à vivre de façon très simple et très évidente un autre islam que celui de l’intégrisme et du traditionalisme. C’est le message que j’essaie de faire passer, en insistant sur le fait que je ne suis pas « le gentil musulman de service », mais qu’ici en Europe notamment, la plupart des femmes et des hommes de culture musulmane n’en sont plus au stade de l’intégration !
Depuis leur plus jeune âge, ils ont articulé leurs deux identités, leurs deux cultures. Ils ont inventé une nouvelle façon de vivre leur islam, parfaitement « soluble dans la démocratie », parfaitement compatible avec les droits de l’homme. Pourtant - c’est à cela que je voulais en venir - cela ne suffit pas. Car à côté de ces musulmans ouverts on trouve aussi beaucoup de foyers de conservatisme, voire de régression, sous trois formes : un rapport archaïque entre les hommes et les femmes, marqué par une domination masculine, subie et intériorisée par les femmes elles-mêmes ; un rapport archaïque à la sunna du Prophète, considérée comme un modèle toujours intégralement applicable alors que le contexte de civilisation a totalement changé ; un rapport archaïque aux autres visions du monde (autres religions et athéisme) considérées comme inférieures.
C’est vis-à-vis de ce triple obscurantisme que je parle d’une responsabilité partagée qui doit être l’affaire de tous les musulmans ouverts : l’intellectuel que je suis ne peut pas – seul – appeler à trouver de nouvelles façons de vivre notre culture, il doit être relayé par des milliers de voix, des milliers de paroles, qui doivent venir de l’ensemble de tous ceux qui, ayant déjà fait un certain travail sur eux-mêmes, peuvent apporter aux autres leur expérience.
Il faut maintenant que ces milliers de voix s’élèvent pour dire : nous ne voulons plus de la domination masculine, de la domination des théologiens ou des prédicateurs déguisés en penseurs, des discours de supériorité sur les « infidèles » ou les « mécréants », du djihad et autres violences commises au nom de l’islam. Que des milliers de voix s’élèvent pour dénoncer toute attitude agressive ou régressive qui viendrait des musulmans eux-mêmes dans leur rapport aux autres.
Il nous faut ni plus ni moins qu’une nouvelle éducation musulmane. Sinon ? Sinon l’Occident continuera de dire qu’à part quelques uns de ses intellectuels idéalistes, l’islam est incorrigible, impossible à moderniser, incapable de s’adapter à la civilisation globale. Il est temps de montrer que très majoritairement les musulmans d’Europe vivent au présent, et qu’ils travaillent activement à réduire le conservatisme dans leurs rangs.
Oumma:com : Vous avez réagi récemment dans les colonnes de Libération à l’article tendancieux de Robert Redecker. Si la critique de l’Islam est légitime, nous dénonçons d’ailleurs à Oumma.com depuis plusieurs années le droit de critiquer l’Islam du point de vue de l’ignorance. Force cependant est de constater que l’islamophobie traverse tous les pontes de la société française. Quelle est votre réaction sur ce sujet sensible ?
Abdennour Bidar : J’ai rédigé une Lettre ouverte à Robert Redeker, publiée par le quotidien Libération, pour lui montrer qu’un musulman peut répondre sereinement à n’importe quel type de mise en cause de sa foi et de sa culture. Répondre par le discours, par des arguments et l’appel à la réflexion. Sans violence, sans crier au blasphème, sans demander la censure ou des excuses. Voilà pour le principe de ma lettre ouverte.
Ensuite, j’ai voulu plus précisément lui dire trois choses. D’abord que je continuerai quoi qu’il arrive de m’adresser à lui, parce qu’à mes yeux tout homme est digne qu’on dialogue avec lui, et que je ne veux pas entrer dans la logique terroriste de ceux qui par leurs menaces l’ont exclu du débat public. Deuxièmement, pour lui dire mon profond désaccord et ma profonde tristesse à la lecture de son texte sur l’islam.
Sa connaissance de notre tradition est manifestement très mauvaise. Or la compétence est comme le disait Socrate l’une des trois conditions nécessaires de la parole et du dialogue (avec la bienveillance et la sincérité). Enfin, comme je le lui ai dit publiquement, que je me suis senti personnellement très blessé par son texte, parce qu’en disant que l’islam est une religion de violence et de haine, c’est comme s’il niait mon existence, comme s’il m’interdisait d’exister : en tant que philosophe et humaniste, en effet, l’islam que je vis et dont je parle est pacifique, et même, en allant au fond des choses, c’est un islam amoureux du monde, amoureux des autres.
Et au-delà maintenant de mon propre cas, je lui ai demandé s’il avait regardé un peu autour de lui ? Avez-vous, M. Redeker, pris la peine et le temps de rencontrer les musulmans qui vivent avec vous tous les jours dans la société française ? Dialogué avec eux ? Les avez-vous interrogé sur leurs valeurs ?
Si vous l’aviez fait, vous vous seriez rendu compte que votre « fantasme » d’un islam violent et intolérant par nature est absurde… Quant à l’islamophobie, je ne mésestime pas le problème, mais je voudrais si vous le permettez insister encore sur notre responsabilité de musulmans : travaillons à devenir exemplaires dans notre capacité à vivre pacifiquement, en harmonie avec les autres, manifestons sans relâche notre tolérance, notre ouverture, notre attachement indéfectible et concret à la liberté, la tolérance, l’égalité.
Si certains d’entre nous veulent revendiquer plus de droits, plus de respect, plus de reconnaissance, qu’ils le fassent sans agressivité, avec patience, modération, capacité de compromis, esprit de conciliation, compréhension pour les réticences d’autrui. Il y a certes des manifestations d’hostilité ou d’indifférence envers l’islam, et des discriminations, des violences physiques ou morales, visant les individus issus de l’immigration - dont chacun a subi, un jour ou l’autre, une situation d’humiliation ou de rejet.
Mais répondre à l’hostilité par l’agressivité est la pire des choses. Répondre à l’adversité par le repli sur soi n’est pas plus fécond. Ce serait entrer dans un cercle vicieux, où ce repli et cette agressivité renforcent l’hostilité, etc. La France est un pays où les femmes et les hommes sont de bonne volonté. Ils sauront tôt ou tard accorder aux musulmans la place qu’ils méritent.
Oumma.com : L’Islam que vous défendez n’est-il pas un islam de témoignage ?
Abdennour Bidar : Pour moi, l’islam est La ilaha illa Llah, Muhammad rasulu Llah. On ne peut rien associer à Allah, parce qu’il est la réalité une et universelle. Et Mohammad symbolise l’homme, l’homme par excellence, dont la fonction dans l’univers est d’être le regard porté sur cette présence d’Allah en toutes choses. L’homme est l’être qui reconnaît l’unité dans toute l’étendue du monde.
L’homme n’a qu’une chose à faire dans cette vie : regarder et voir. Voir en permanence. Voir Allah en toute forme, tout lieu, qu’il soit intérieur ou extérieur. Etre le Témoin d’Allah. Cette vision intérieure est la chose la plus difficile que l’être humain puisse accomplir, et demande des années de patience, de prière, de méditation, une concentration permanente du cœur, en toutes circonstances, quelles que soient par ailleurs les activités du corps et de l’esprit. La religion n’est qu’un support de cette concentration : prier, jeûner, respecter telle ou telle règle de vie, bien agir, etc.
Mais au-delà des paroles, des gestes et des actes, il y a l’attitude du cœur. Sa consécration exclusive à l’amour divin, qui fait aimer tous les êtres de l’univers comme autant de visages de l’Unique. C’est cela pour moi la « foi » : une tension permanente vers l’Unique – le chercher partout, en tout homme, en toute chose. La foi qui touche le cœur, c’est le nom du premier rayon de la Lumière universelle, qui vient effectivement toucher le cœur et le conduire vers la vision. Cela m’a été enseigné depuis mon plus jeune âge. Mais je le savais déjà, avant même qu’on me le dise.
L’enseignement de ma mère n’a été qu’une confirmation, par la parole humaine, d’une vérité déjà inscrite au plus profond de moi. Depuis que je suis enfant, j’ai fait beaucoup de choses, je suis passé déjà par bien des aventures humaines, mais en réalité – au fond de moi – je n’ai fait qu’une seule chose : je suis resté assis devant le monde, et je le contemple sans relâche. Je m’émerveille dans la Lumière d’Allah qui scintille en innombrables fragments. Je ne sais rien faire d’autre en réalité, et rien d’autre n’a jamais su me distraire. Réussir ma vie, la rater ? Etre obscur, ou reconnu ? Etre jugé de telle ou telle façon ? Que m’importe, la Lumière d’Allah brille en toutes choses…
Propos recueillis par Chiheb Nasser
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